La Gazette#62

 
gazette#62FR#2-1.jpg

Le projet humanitude débute en novembre dans la résidence de soins au Scheutbos !

Comment pourrions-nous définir l’Humanitude ? 

L’Humanitude est une philosophie au service des personnes âgées. Elle est orienté autour du lien, du soutien et de l’accompagnement. Chacun y est considéré comme quelqu’un d’autonome, qui peut faire ses propres choix et sait ce qui est mieux pour lui. 

Le concept d’humanitude est né en 1980 aux Etats-Unis porté par Freddy Klopfenstein. 

En 1989, un gériatre français, Lucien Mias, introduit pour la première fois le terme d’humanitude dans les soins. Et c’est en 1995 que Rosette Marescotti et Yves Gineste décident d’écrire une nouvelle philosophie de soins qu’ils baptisent la « philosophie de l’humanitude » 

Opposition aux soins, mutisme, refus de s’alimenter voire agressivité envers les soignants : il est parfois bien difficile de prendre en charge les patients atteints de trouble cognitifs.




 

La Gazette#61

 
gazette#61#1FR-1.jpg

Vous avez rejoint nos équipes en 2018 ?

> Vous rêvez d’en savoir un peu plus sur notre vision, sur notre stratégie, nos actions ?

> Vous souhaitez approfondir la connaissance de nos procédures ?

> Vous avez envie de discuter avec la direction et de rencontrer vos nouveaux collègues d’autres équipes et d’autres sites ?

Alors, nous avons le plaisir de vous rappeler notre invitation à un lunch d’accueil le vendredi 12  octobre à 12h à l’espace PL de la Clinique de la Forêt de Soignes.

Au menu : des informations variées stratégiques et pratiques, un lunch succulent, un moment de totale convivialité et le verre de l’amitié.

Merci de confirmer votre participation par mail à Brigitte Horion : brigitte.horion@silva-medical.be



 

Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?

 

Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?

A l’initiative de deux professionnels de la santé mentale, Pierre Schepens, psychiatre et Virginie De Baeremaeker, psychologue, à la Clinique de la Forêt de Soignes, le CBCS diffuse une série d’articles sur l’internement en Belgique, comme trajectoire pénale.

« Quand les nazis sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste.
Quand ils ont enfermé les sociaux-démocrates, je n’ai rien dit, je n’étais pas social-démocrate.
Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste.
Quand ils sont venus me chercher, il ne restait plus personne pour protester. »

Pasteur Martin Niemöller

10ème et dernier épisode...

De quelle époque date l’expertise psychiatrique (authentique) qui contient la phrase suivante :
« … En égard à la multiplicité des procédures judiciaires, ou si l’on préfère a l’omniprésence du juridictionnel dans son discours, il y a toutes les chances que l’on se trouve en présence d’un quérulent soit une des formes que peut prendre la paranoïa quand elle vise essentiellement les procédures en justice… ».

1. 1855
2. 1928
3. 2011

Réponse : 2011

Dutroux et les fous

Nous l’avons déjà écrit : l’internement n’est en rien un bon plan pour échapper à la prison. Que du contraire. Les annexes psychiatriques n’ont de psychiatrique que le nom et d’annexe la réalité : une sorte d’oubliette des temps modernes, un château d’If sans Comte de Monte-Cristo, une bastille sans Marquis de Sade. Le sort de ces personnes indiffère largement la population et les décideurs politiques. Seules des sanctions financières imposées par les instances européennes ont pu quelque peu faire bouger les choses. Depuis, le nouveau « mantra » du politique est : « il faut vider les annexes psychiatriques ». Impératif catégorique dicté par des visions économiques bien plus qu’éthiques et morales. Pendant ce temps, ces personnes jugées irresponsables pour l’acte qu’elles ont commis sont bannies de la société, représentants qu’ils sont de l’AUTRE, repoussoirs ultimes qui confortent tout un chacun dans son statut d’homme normal. Fou, dangereux,… c’est nécessairement quelqu’un qui n’est pas de notre race, qui n’est pas de notre classe, qui doit être banni et rejeté aux oubliettes de la vie, lui qui, suite à une expertise n’est même pas reconnu comme suffisamment humain que pour être digne d’être jugé et condamné.

En politique et en histoire, il existe une loi appelée : « la loi de Godwin », aussi appelée « Reductio Ad Hilterum », consistant à disqualifier les arguments d’un adversaire en les associant à Adolphe Hitler et au nazisme. La loi de Godwin étant son corolaire liée au fonctionnement d’internet. À savoir que, sur les réseaux sociaux, plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d’y trouver une comparaison avec les nazis ou avec Hilter est grande.

En matière de justice, en Belgique tout au moins, cette loi de Godwin pourrait s’appeler « Reductio Ad Dutroux ».

Il n’est, pour s’en convaincre, qu’à se rappeler les manifestations lors de la libération conditionnelle de Michelle Martin ainsi que celles qui ont suivi la décision du Juge Panier de l’héberger chez lui à Floreffe. Il suffit également de se souvenir du scandale lié à la publication du livre pourtant très humaniste et argumenté de Maître Bruno Dayez : Pourquoi libérer Dutroux ? [1] ainsi que de la réplique d’Alessandra D’Angelo, Pourquoi il ne faut pas libérer Dutroux ?, sous-titré un psychopathe n’est pas amendable [2]. Quasi censuré de facto par les biens-penseurs, le livre de Maître Dayez a suscité un émoi dans la population faisant presque passer l’auteur et ses lecteurs pour complices du vil pédophile. Pourtant, tout au long de cet ouvrage, Maître Dayez plaide pour un idéalisme pénal humaniste et nous invite à considérer que, tout indéfendable qu’il semble être et quelles que soient l’horreur, la barbarie, et l’inhumanité de ses actes, Marc Dutroux n’en reste pas moins une être humain méritant d’être traité comme tel et en droit de rédemption. Il semble toutefois que les fous, eux, soient rangés à l’annexe de ce discours humaniste, victime de ce que l’on pourrait qualifier en mauvais latin « d’Annexus Ad Reductio Ad Dutroux », positionnant les fous dans une catégorie se situant au-delà du principe de l’humain.

Fous.jpg

Les malades mentaux internés sont évoqués dans deux courts passages du livre. Page 24 tout d’abord, à propos de la deuxième condition susceptible d’être imposée à Marc Dutroux s’il devait un jour bénéficier d’une libération à l’essai, à savoir ne pas perpétrer de nouvelle infractions graves. L’auteur écrit « … enfin le deuxième critère, "risque de perpétrer de nouvelles infractions graves" pose également question car, de deux choses l’une soit [3], le condamné est devenu fou en cours d’incarcération et doit faire l’objet d’une mesure de sûreté dans un établissement de défense sociale à durée indéterminée (c’est-à-dire aussi longtemps qu’il constituera un danger pour lui-même ou pour les autres), soit il est sain d’esprit… ». Et plus loin, page 94, « … il ne s’agit plus d’une mesure de sûreté (équivalant à traiter le condamné à l’égal d’un fou pour le dire prosaïquement)…

L’espoir et la rédemption pour Dutroux. La damnation et l’enfer pour les fous !? L’humanisme pénal s’arrêterait-il aux portes de la folie ? Les fous seraient-ils toujours ces victimes sacrificielles, repoussoirs de l’humanité, pestiférés modernes contenus hors des murs de la cité ?

C’est pas la peine

Pas responsable, pas de peine, mais une mesure de sureté quasi indéfinie. Tel est le sort peu enviable de celui qu’on nomme fou. Pourtant, si l’on considère qu’il existe quatre paradigmes sur le sens de la punition (le paradigme de la loi, de la société, de l’individu et de la réparation), alors il convient de se souvenir des mots de Kant qui expliquait que punir quelqu’un, c’est aussi le respecter, c’est le juger digne. Trouver des raisons de ne pas le punir, c’est nier en lui sa liberté, c’est le considérer comme un animal, c’est le dégrader. En ce sens, refuser de juger un sujet pour cause d’irresponsabilité pourrait être considéré comme inhumain et refléter une sentence suprême, celle de ne même pas être digne d’être puni, de ne pas être digne de faire partie de la communauté des humains. Notons au passage que les victimes de ces irresponsables sont, tels des dégâts collatéraux, également exclues du sens de la peine. Leur agresseur n’étant ni jugé ni puni mais pourtant bien enfermé, la victime ne pourra, elle, accéder à la réparation morale et sociale qu’elle serait en droit d’attendre. Double malentendu, double déni, double souffrance pour l’interné et pour la victime renvoyés dos-à-dos, face à un sens interdit au-delà du bien et du mal.

Le sens de la mesure

Dernièrement, un professeur de droit de l’UCL glissait dans une conversation que nous changions d’époque. Lorsqu’il était étudiant en droit, presque tout le monde voulait devenir avocat. Aujourd’hui, tout le monde veut devenir procureur, faisant ainsi basculer la balance de la défense de l’individu vers la protection de la société. Les temps changent. La révolution de mai 1968 est loin derrière. Beaucoup de révoltés de l’époque sont devenus des conservateurs bornés, pensant le futur à la lumière de leur passé et incapables de freiner, quand ils ne l’accompagnent pas, l’élan sécuritaire populiste qui balaient des idéaux que nous croyions pourtant fortement ancrés et ce, jusque dans les plus hautes sphères des états dits « démocratiques ».

Telle est notre époque. Malheur aux autres, aux fragiles, aux étrangers, aux différents, aux fracassés de la vie car leur sort devient de moins en moins enviable, pour peu qu’il l’ait été un jour.

Finie la rédemption, vive la répression. Finis la nuance et le doute, vive la certitude. Fini le débat, vive le combat. Fini le pluriel, vive le singulier. Fini l’autre, vive moi !

C’est dans ce climat particulièrement binaire et clivant que nous clôturons ce petit essai impertinent en posant l’ultime question, celle qui fâche : « Faut-il supprimer l’internement ? ». Bien entendu la réponse à cette question ne peut pas, elle, être binaire. Il ne s’agit pas tant de supprimer ou non cette mesure, mais bien de dénoncer la manière dont elle est encore appliquée aujourd’hui.

Tous les pays du monde doivent légiférer sur cette problématique des « fous dangereux ». Notre législation se situe très certainement dans la partie supérieure du tableau. Toutefois, le débat sur la suppression de l’internement doit rester vivace car il permet de sortir des idées convenues et oblige à faire preuve d’audace et de créativité dans la construction de l’avenir plutôt que d’emprunter à l’étranger un modèle « clé-sur-porte » juridique, médical et social (venu souvent du Canada, des pays scandinaves, voire des Pays-Bas) et de l’imposer, top down, au terrain, quitte à forcer le passage.

Nommer les adversaires

Au vu de notre modeste expérience, il y a toutefois des suggestions à formuler.Non sans oublier au passage de désigner nos adversaires dans un domaine où, derrière les chiffres, les statistiques, les idéologies, se trouve emprisonné le destin de personnes, de sujets, d’êtres humains. Fous donc mais aussi fous dangereux, exclus parmi les exclus, dont il convient pourtant au nom de notre humanité de s’occuper. Car la valeur d’une société se mesure aussi à la manière dont elle prend en charge les plus faibles et les plus marginaux de ses concitoyens.

Une première suggestion donc. Une invitation à être beaucoup plus strict dans la définition de l’irresponsabilité qui devrait uniquement être liée à une abolition totale et massive de la raison au moment des faits et pas à un trouble mental parfois seulement vaguement en lien avec le passage à l’acte. En effet, on déplore trop souvent ce que d’aucuns qualifient de « mauvais casting » : soit des gens qui se retrouvent internés et errent dans le trajet de soins sans demande et sans que l’on puisse construire un projet thérapeutique avec eux. Paradoxe : ces mauvais castings (ces personnes internées qui n’auraient pas dû l’être), n’arrivent pas à en sortir de ce foutu internement. Cela implique de faire montre de plus de rigueur dès le premier acte fondateur de la mesure d’internement, à savoir l’expertise. Puisque l’enjeu est énorme – le devenir de plusieurs vies – le moins que l’on puisse attendre des experts est qu’ils soient, dans l’exercice de leur mission, animés par leurs responsabilités. Ce qui nous permet de pointer un premier adversaire : les experts « fonctionnaires » travaillant à la chaîne sur base de référentiels théoriques souvent éculés, voire bricolés. Heureusement, la majorité d’entre eux échappent à cette représentation.

Ensuite, il faudrait, tout au long du parcours de l’interné et ce, dès l’annexe psychiatrique, s’inscrire dans une logique prioritaire de soins, sous contrainte, certes, mais de soins. Qui dit soins, dit moyens… C’est donc un choix politique que de décider où l’on place le curseur entre le sécuritaire et le soin. Il importe d’emblée de travailler avec l’interné sur le fait que s’il a été jugé irresponsable au moment de l’acte et pour l’acte commis, cela ne fait pas de lui un irresponsable « all inclusive » à vie.

Comment alors construire un trajet de soins centré sur le rétablissement si l’on nous place, nous, soignants, devant l’impasse de responsabiliser quelqu’un qui a été déclaré IRRESPONSABLE ? Pour rappel, notre humanité étant liée à notre capacité de poser des actes libres et responsables, il s’agit là peut-être de la plus terrible sanction que puisse subir un humain, celle d’être jugé indigne de l’être, carte rouge éternelle, suspension à vie de la communauté humaine.

Notre deuxième adversaire est donc sans conteste le carcéral sans le soin et la déshumanisation qui s’en suit. Il conviendrait également de sortir du fonctionnement binaire de notre système judiciaire, à savoir que de deux choses l’une ; ou l’on est irresponsable et on a droit aux soins mais pas au jugement, ou l’on est responsable, alors on a droit au jugement mais on ne peut pas avoir de soins, dignes de ce nom en tout cas.

Ce qui nous permet de désigner un troisième adversaire, le conformisme et pour paraphraser Hannah Arendt : la banalité du mal. La capacité que peut avoir l’humain de se protéger des questions morales et éthiques en fermant les yeux, bouchant ses oreilles et taisant la parole. Ce que l’on ne voit pas et ce dont on ne parle pas n’existe pas et pourtant, comme le disait Homer Simpson : « ce n’est pas parce que je m’en fous que je ne comprends pas ». Alors cessons de nous en foutre et commençons à nous intéresser à ce qui se passe tous les jours depuis des années dans nos prisons et annexes et comprenons que cela ne peut continuer ainsi.

Sans soins de qualité, sans humanité, on ne peut imaginer insérer qui que ce soit dans notre société. Reste le bannissement à vie qu’offre l’internement.

Ceci nous amène à désigner un quatrième adversaire, celui qui sait mais ne veut rien savoir, ni rien faire. Il est citoyen, juriste, juge, avocat, greffier, gardien de prison, expert, médecin, psychiatre, assistant social, psychologue, politicien, journaliste. S’il est un sujet dont on ne parle jamais, ou très peu et très mal dans la presse, c’est bien la folie et surtout la folie dangereuse. Depuis le temps que l’on sait comment fonctionne notre système, il est étonnant d’apprendre que beaucoup pensent encore que les internés ont échappé à la justice et ont la belle vie.

Bref, vous l’aurez compris, l’ultime ennemi est l’indifférence, le découragement, la fatalité et le désespoir.

Annexes

Il n’y a plus d’annexe ! On peut rêver, mais il y aura toujours des êtres en souffrance, fracassés de la vie et ce, des deux côtés du passage à l’acte, agresseurs comme agressés. Alors rêvons d’un autre modèle de soins et soyons portés par la formidable phrase de Francis Scott Fitzgerald dans sa nouvelle La Fêlure, phrase que le président Kennedy a repris à son compte lors de sa prestation de serment et que nous, modestement, reprenons à notre compte aujourd’hui : « La marque d’une intelligence de premier plan est qu’elle est capable de se fixer sur deux idées contradictoires sans pour autant perdre la possibilité de fonctionner. On devrait par exemple pouvoir comprendre que les choses sont sans espoir et cependant, être décidé à les changer » [4].

Alors, rêvons mais surtout, surtout, agissons.

Nous voilà arrivés à la fin de cette série d’articles que nous avons eu plaisir tant à écrire qu’à partager. Pour prolonger le partage, nous sommes heureux de vous annoncer que ces articles, avec quelques bonus, feront l’objet très prochainement d’une publication aux éditions ACADEMIA, sous le titre « Petit essai impertinent sur l’internement. L’expérience de la Forêt de Soignes ». A bientôt donc, et avec plaisir, nous l’espérons !

Pierre Schepens, psychiatre et Virginie De Baeremaeker, psychologue, à la Clinique de la Forêt de Soignes, septembre 2018

Illustration : Charlotte De Saedeleer

Notes

[1] DAYEZ Bruno, Pourquoi libérer Dutroux ? Pour un humanisme pénal, Bruxelles, Samsa, 2018.

[2] D’ANGELO Alessandra, Pourquoi il ne faut pas libérer Dutroux ? Un psychopathe n’est pas amendable, Bruxelles, Nowfuture, 2018.

[3] Certains mots (en gras) ont été mis en évidence par les auteurs.

[4] SCOTT FITZGERALD Francis, La fêlure et autres nouvelles, Paris, Folio, 2014.

 


 

Interné, une condamnation à vie ?

 

Interné, une condamnation à vie ?

Que deviennent ces patients dits "fous dangereux" lorsqu’ils quittent l’hôpital pour poursuivre leur trajet de réinsertion ? Libéré du carcan judiciaire de l’internement ne signifie aucunement être libéré de la maladie. Au quotidien, cette distinction est source de désaccord, de conflit et d’incompréhension. C’est ce que nous raconte, entre autres, cet article, rédigé par 2 professionnels de la santé mentale.

« Il existe des gardiens de l’âme, des intellectuels, qui voient le monde à travers des schémas préconçus et qui de fait ne trouvent le Salut que dans les traditions – ce qui revient à ne pas trouver le Salut du tout. »
Charles Bukowski- Sur l’écriture

Dialogue avec mon garagiste

– Vous êtes psychiatre, vous ? 
– Oui
– Et vous faites quoi exactement ? 
– Je dirige une unité psychiatrique médico-légale qui prend en charge des personnes internées, libérées à l’essai. 
– Oufti ! s’exclame mon garagiste pourtant grand supporter d’Anderlecht… C’est vous dire s’l était étonné. 
– Et vous faites ça dans la clinique tout près d’ici ? 
– Non… C’est sur un autre site, à la Hulpe. 
– Ah… ça va alors ! 
– Remarquez, il va bientôt se construire un centre de psychiatrie légale ici, à Wavre, non loin de votre garage. 
– Ah bon… Remarquez, ça me rappellera ma jeunesse. 
– Comment ça ? 
– Il y a très longtemps, il y avait un hôpital psychiatrique non loin d’ici. 
– J’ignorais… 
– Et si. Il est détruit depuis longtemps. Je me souviens. Quand j’étais petit, avec les copains, le dimanche, on allait à vélo vers l’hôpital dans l’espoir de voir des fous dangereux, genre en camisole de force ou avec un entonnoir sur la tête. On était des gamins. 
– J’imagine, et alors. 
– He bien, on n’y est pas retournés souvent. 
– Pourquoi ? 
– Parce qu’en fait, on a été déçu. En matière de phénomène de foire et de frissons… On a rencontré que des gens normaux qui ressemblaient à nos parents et nos voisins. 
– He oui !!! 
– Au fait, pour votre voiture, ça fera 600 euros. En cash ou par carte ? 
– Ah quand-même !

Mais que deviennent ces patients fous dangereux – ou pas, lorsqu’ils quittent l’hôpital pour poursuivre leur trajet de réinsertion, souvent parsemé d’embûches ?

Interdiction de…

Lorsque la personne internée est libérée, elle l’est d’abord « à l’essai », soit dans une structure de soin, soit directement à son domicile ou à celui de ses parents.

A l’essai donc… Une garantie de sécurité (qui passe parfois par une garantie de soin) tant pour la société que pour la personne elle-même. Cet essai se traduit par toute une série de conditions à respecter. Ces conditions sont, pour la plupart, relativement classiques et se déclinent entre des obligations à respecter et des interdits à ne pas franchir.

Il y a LA condition « logique », celle à laquelle tout citoyen belge, interné ou pas, est sensé répondre : ne pas commettre de nouvelles infractions. Jusque-là, rien d’étonnant.
Ensuite, certaines conditions sont parfois vécues comme encombrantes, voire franchement contraignantes. Et pour certaines personnalités parano, carrément persécutrices.

Obligation de résider à la Clinique de la Forêt de Soignes. 
Obligation de se soumettre au suivi psychiatrique du Dr Schepens.
Obligation de suivre la guidance assurée par la maison de justice.
Interdiction de consommer de l’alcool ou des stupéfiants, voire même de fréquenter les milieux où la consommation est présente, c’est à dire … partout. 
Interdiction de fréquenter d’anciens détenus alors même qu’ils résident parfois dans des lieux de soins réservés aux personnes internées libérées à l’essai… No comment.

Une liberté certes, mais à l’essai, car il s’agit de faire ses preuves, d’être un citoyen modèle, malade, mais irréprochable.

« … Il aurait fallu être plus-que-parfait
Pour ne pas fauter.
Mais suis-je imparfait ?
Alors, mon avenir a-t-il un futur ?
La seule chose que je sache dans ce présent,
Fait de modes et de temps,
C’est que je dois en inventer un nouveau,
Car mon avenir, ma conjugaison de l’espoir,
Est un futur conditionnel » [
1]

« Au secours remettez-moi en prison ! »

La LIBERTE, valeur fondamentale de notre société, est le Saint Graal, le but ultime de l’interminable parcours d’internement. Il s’agit d’une quête, parfois longue et tumultueuse.

Après trois années consécutives de libération à l’essai, l’interné sera d’office convoqué devant le juge pour statuer sur une libération définitive, soit son essai est probant, il va mieux, semble stabilisé et dans ce cas, la libération définitive lui sera accordée. Soit, ce n’est pas le cas, et il devra essayer encore pour une durée de maximum deux ans, renouvelable (et ça, évidemment, on ne sait pas combien de fois).

La majorité des personnes internées avec qui on travaille nous parle de la liberté comme un but en soi, une destination finale. Enfin libre… Cependant, et parfois à notre grande surprise, une fois la libération obtenue, la personne perd pied, s’inquiète, s’angoisse.

s.jpg

Il y a quelques décennies déjà, Buk [2] a été interné pour incendie volontaire de son matelas. Il avait prévenu la police et il n’y a eu aucun blessé mais bon, jugé fou et dangereux, il a été interné. Son parcours mériterait à lui seul tout un livre, une tragédie, un drame, mais là n’est pas le propos. Interné donc pour 33 ans. Lors de sa fin d’hospitalisation, en grands humanistes que nous sommes, nous avons contacté un avocat pour entamer des démarches de libération définitive (sous l’ancienne loi c’était encore possible). Il l’a obtenu et sur le moment-même… nous en a voulu à mort. Probablement que dans toute sa vie de placement, de transfert, d’hospitalisation et d’enfermement, cette mesure d’internement, qui nous paraît à nous insupportable, avait quelque chose de rassurant, mince support dans un parcours de ruptures et d’errance. La libération définitive a probablement été pour lui un ultime abandon. Aujourd’hui, Buk est décédé… en homme libre.

Chinasky, patient interné pour des faits d’attentat à la pudeur, n’a aucune conscience de l’intime. C’est fragile, maladroit et souvent très inadéquat. Libéré à l’essai et malgré quelques petits déboires, il sera finalement libéré définitivement. Assez défensif et méfiant, il a pourtant insisté pour garder la même prise en charge qui lui était précédemment imposée par ses conditions. Libéré mais contenu… 
Paradoxe tragique, les équipes et les structures qui s’inscrivent dans le Trajet de Soins Internés, sont mandatés jusqu’à la libération définitive. Autrement dit, une fois libéré définitivement, l’interné (qui ne l’est plus) est prié de dire au revoir aux équipes qui l’ont accompagné depuis parfois de longues années. Il s’agit de lâcher ses repères dans un moment clef. Ne cherchez pas la logique, c’est un truc de fous.

Condamné à la folie ...

Etre libéré du carcan judiciaire de l’internement ne signifie aucunement être libéré de la maladie. Au quotidien, cette distinction est source de désaccord, de conflit et d’incompréhension.

Sous cette mesure, le fou est contraint de se soigner, même s’il ne se sent pas malade (ce qui globalement est propre à la psychose). Ils sont donc majoritairement dans l’idée qu’une fois l’obligation de soin levée, ils n’auront plus besoin de prendre leur traitement.

Cette certitude est au cœur de nombreuses prises en charge à la clinique, et a pour effet d’activer un compte à rebours. TIC TAC TIC TAC, 3 ans, c’est la durée minimum du délai d’épreuve durant lequel il est essentiel d’aider ces irresponsables à conscientiser leur état de santé mentale pour devenir responsable de leur traitement. Bref, utiliser la contrainte pour soigner. Car une fois libéré définitivement, il reste la PERPÉTUITÉ PSYCHIATRIQUE.

Jusqu’où sommes-nous responsables de ces irresponsables ?

La question de la responsabilité médicale en matière d’internement suscite de nombreux fantasmes négatifs dans l’esprit de pas mal de soignants. Craignant porter sur leurs épaules une responsabilité exorbitante, beaucoup refusent jusqu’à l’idée de prendre ces patients en charge. En conséquence de quoi de (trop) nombreuses portes se ferment devant eux, parfois violemment. Avec pour effet de ralentir considérablement le trajet de soins et de limiter drastiquement les perspectives de réinsertion, condamnant ainsi ces personnes à survivre en marge de la société. Triple peine pour ces gens que la société a décidé de ne pas juger mais de surveiller, punir et soigner tout en protégeant la société.

Première peine, celle liée à ce qu’ils ont fait, à l’acte commis.
Deuxième peine, celle liée à ce qu’ils sont (ou du moins déclarés être), des malades mentaux. 
Troisième peine, celle liée au refus d’aide et à l’absence de mains tendues, soit celle qui les empêche de DEVENIR.

Et pourtant… la responsabilité s’inscrit naturellement au cœur de la pratique médicale et psychiatrique.

Dans le cas de l’internement, celle-ci est, heureusement partagée entre divers intervenants : assistants de justice, Chambres de Protection Sociale, Avocats, procureurs, juges d’instruction et psychiatres. Cette responsabilité partagée n’est toutefois en rien diluée. Elle implique un engagement et, Lapalisse ne l’aurait pas mieux écrit… un sens de la responsabilité.

Cette responsabilité, notre responsabilité ne peut se penser qu’en lien avec le mandat médical qui est le nôtre ; mandat s’inscrivant évidemment dans le cadre juridique de l’internement, mais résolument centré sur LE SOIN.

Le psychiatre n’est en rien « flic-iatre » mais intervenant parmi les autres et avec ce mandat d’être garant du soin et, par-là, d’être le porteur et le garant du projet thérapeutique du patient.

Au passage, notons que cette responsabilité médicale porte en elle ce qui pourrait passer pour un paradoxe : il en va de la responsabilité du psychiatre de ne pas se substituer à la responsabilité du patient (pourtant jugé irresponsable, paradoxe dans le paradoxe) mais, à travers le projet thérapeutique, de plutôt permettre au patient de redevenir sujet de plein droit en redevenant responsable de sa propre vie. 
La responsabilité du psychiatre est peut-être de faire prendre conscience à son patient que sa santé, et plus largement sa vie, est trop importante que pour la confier à un tiers, surtout si ce tiers revêt les habits noirs de la justice.

Pierre Schepens, psychiatre et Virginie De Baeremaeker, psychologue, à la Clinique de la Forêt de Soignes juin 2018

Illustration : Charlotte De Saedeleer

Quelques explications sur la libération définitive

La libération définitive peut être accordée après 3 ans de délai d’épreuve (qui débute au jugement de la dernière libération à l’essai) ET à condition que l’état mental soit suffisamment stabilisé, c’est-à-dire qu’il n’y ait plus de crainte raisonnable de commettre de nouvelles infractions graves.

Si ces conditions sont remplies (et suite à une ultime audience devant la Chambre de Protection Sociale), l’interné libéré à l’essai se voit libéré définitivement, dans le cas contraire, la libération à l’essai peut être prolongée de maximum 2 ans, renouvelables.

Notes

[1] Extraits choisis d’un texte fort écrit par détenu anonyme à l’attention d’Alessandra d’Angelo, auteure de « Case Prison. Un jeu d’échecs », Academia-l’Harmattan (novembre 2016).

[2] Les prénoms, pour des raisons évidentes de confidentialité, ont été anonymisés en un discret hommage au grand Charles Bukowski.


 

La Gazette#59

 
gazette#59#FRbat.jpg

L’important, c’est de participer ! 

La Direction félicite très sincèrement l’équipe SILVA medical qui a participé le dimanche 27  mai aux 20 km de Bruxelles.

L’équipe au sens noble et large…

Les deux organisatrices, Sophie Chailly et Thérèse Clérin qui une fois de plus ont mené cette opération à bon port.


 

Les internés sont parmi nous…

 

L’internement, un circuit de non-soin ?

A partir de la réflexion de deux professionnels de la santé mentale, cet article tente de répondre à 2 questions : quels établissements accueillent actuellement des personnes internées en Belgique ? Et comment fonctionnent-ils ? Avec, à l’appui, de précieux témoignages d’un interné libéré à l’essai et d’une avocate.

« Qu’est-ce que cet asile de fous dans lequel on ne ferme pas
les portes la nuit, si bien que… n’importe qui peut entrer. » L. Andreïev.


Lost in Translation [1] : abécédaire

Dans la loi, les diverses structures susceptibles d’accueillir des personnes placées sous mesure d’internement sont repris sous les termes barbares d’établissements A, B, C ou D.

Etablissement A : l’annexe psychiatrique d’une prison
Etablissement B : l’Etablissement de Défense Sociale (EDS)
Etablissement C : le Centre de Psychiatrie Légale (CPL)
Etablissement D : Etablissement reconnu par la justice en mesure de dispenser les soins appropriés à la personne internée et qui a conclu un accord.

A comme abomination

Nous l’avons vu (pour lire les articles précédents, c’est par ici), nos internés passent majoritairement par la case prison. Case dangereuse car elle abîme, rend fou.

Cette case est le point de départ de plusieurs bifurcations, les directions à prendre dépendent de la santé, de la dangerosité, du risque de récidive, de la situation globale de l’interné, … mais aussi de facteurs plus pragmatiques comme les places disponibles.

La libération à l’essai de Vincent a été révoquée [2] suite à des consommations répétées. Il était en colère, ne comprend pas son internement. Lors de sa révocation, il aurait dû passer par l’annexe d’une prison bruxelloise et y rester quelques semaines, voire quelques mois. Le temps qu’une place se libère en EDS. Ce temps aurait pu être l’occasion pour lui de prendre du recul, de tenter de comprendre sa situation, de se confronter également aux limites de la loi. Ce qui, dans le fonctionnement de Vincent avait tout son sens. Au départ de l’annexe, il aurait pu construire un nouveau projet, tout en restant en contact avec sa famille. C’est ce qui était prévu et ce qui lui avait été annoncé. Mais voilà, lorsque la police vient le chercher, une place s’est libérée dans un EDS. Alors, peu importe ce qu’on avait prévu, peu importe les projets, les promesses, Vincent ira dans cette structure qu’il ne connait pas et à laquelle il n’est pas préparé. On a décidé pour lui, après tout, c’est un fou, et qui plus est, un fou dangereux. Pour un autre – même révocation, même souci du maintien d’un espace de soin - on lui a annoncé un passage en EDS et il se retrouve à l’annexe de la prison, personne ne s’était donner la peine de le/de nous prévenir.

B comme bloqué

Et puis, il y a l’Etablissement de Défense Sociale de Paifves : 208 lits, pas un de plus. Cette structure devient pour certains un lieu de vie. C’est le cas d’Eduart qui y a vécu plus de 20 ans. 20 ans de rythme carcéral, hyper structuré, routine de l’enfermement qui fait écho à son histoire de gamin des homes. Comme lui, de nombreuses personnes faisant l’expérience de l’internement, sont institutionnalisées sur des parcours qui parfois les rendent irresponsables de leur quotidien. TOUT est fait à leur place : repas, rendez-vous, horaires, … ils ne décident de rien, ils obéissent (ou pas), parfois simplement contenus dans une structure qui leur fournit le lit et le couvert mais rarement les soins adéquats et le regard vers l’avenir. 

Nous nous souvenons du témoignage d’un agent lors d’une visite et de son désarroi face à un patient excessivement malade et au moins tout aussi dangereux. Il était impossible pour ce patient de croiser quelqu’un sans tenter de l’énucléer. Le soin passait ici par l’achat d’une paire de moufle permettant quelques minutes de « liberté » dans le préau. Solution minimaliste qui montre la créativité parfois nécessaire pour rester « soignant » dans ces lieux carcéraux.

C comme coûteux

Nous n’avons que peu de recul sur le fonctionnement et l’usage même des Centres de Psychiatrie Légale. Actuellement au nombre de deux, il s’agit de grandes structures pouvant être comparées à un hôpital psychiatrique disposant d’un haut degré de sécurisation.

Après l’ouverture du CPL à Gand en 2014, le CPL d’Anvers (182 lits) a été inauguré en juillet 2017. Il s’agit du deuxième centre pour internés réalisé par l’État fédéral en exécution du Masterplan Justice 2008-2012-2016 pour une infrastructure pénitentiaire dans des conditions qui se veulent humaines. La construction de ces centres vise à apporter une réponse à l’offre déficitaire d’accueil d’internés qui n’ont, on le sait, pas leur place en prison.

250 nouvelles places devraient également ouvrir lors de la construction d’un nouveau CPL à Wavre. Il semble qu’à moyen terme, il y aurait TROP de place pour les internés… Décidemment tout cela ne tourne pas rond. Peut-être ces structures permettront à l’avenir de soigner également les détenus de droit commun souffrant d’une pathologie psychiatrique préexistante ou induite par la vie carcérale.

D comme dégage de là !

Il faut vider les annexes. L’urgence se fait sentir et la mission est claire : sortir les internés des annexes, lieux de non-soin condamnés à maintes reprises par la Cour Européenne des Droits de l’Homme. Mais pour vider les annexes, il faut vider les EDS. Et pour vider les EDS, il faut trouver des lieux de soins, des « établissements reconnus par la justice en mesure de dispenser les soins appropriés à la personne internée et qui a conclu un accord » ; en d’autres termes, des hôpitaux ou autres structures de soins autorisées à accueillir des personnes internées dites « placées » [3]. Mais voilà ce n’est pas simple. De notre position perdue au milieu de bois, nous n’y voyons pas clair : qui sont ces établissements D ? Finalement, on a des doutes, des intuitions et des incertitudes, révélateurs d’une période de transition nécessaire dans cette phase de changement. Des incertitudes oui, mais pas de quoi devenir fou.

8d4711679664494e-b38c4.jpg

Parole d’un fou

Michel [4], habitué du pavillon 16 aux Marronniers (hôpital psychiatrique, lire plus bas), nous décrit une certaine hiérarchie dans les bâtiments. Le 16, ce sont les caïds, les grands bandits voire les tueurs, ceux qu’on respecte et qui n’ont peur de rien. Mais trop souvent ce sont « des caïds de mes fesses comme dirait Polnareff ». Fragile support à une identité de fracassé, mieux vaut être un caïd qu’un fou.

« Surtout, il faut éviter le Pavillon UET, là ce sont les pédophiles… » C’est à ce genre de discours que l’on réalise que la prison n’est jamais loin….

1980, en mai, première arrivée de Michel à « l’Hôpital psychiatrique de l’Etat à Tournai ». Un vrai asile de fous. Ce qui deviendra le 1ier septembre 1989, « Les Marronniers ». Des conditions de vie compliquées : dortoirs communs, un rasoir à partager, 3 cigarettes par jour, … mais du respect. « A cette époque, on nous considérait comme des hommes, pas comme des fous ». Des valeurs fortes semblaient présentes : le travail, le mérite, la possibilité d’être quelqu’un : « 150 francs Belge la demi-journée en cuisine, c’était quelque chose ». Et puis dans cet asile, il y avait un espace de liberté, de jeu. Michel nous décrit des courses avec le chariot des repas dans les couloirs, au risque d’entrer en collision avec le directeur.

Malgré la sévérité du régime en place à cette époque, Michel la décrit comme plus humaine, mais pas pour tous. Il y avait les oubliés parmi les oubliés. Ceux qui, sans famille « appartenaient » à l’Etat, et dont le sort n’intéressait personne.

2014, dernier séjour de Michel aux Marronniers. 34 années se sont écoulées entre le premier et le dernier séjour. Dans ce laps de temps, il y en a eu des allers-retours, plusieurs, tellement que Michel ne les compte même plus. 2014 donc. Arrivé au Pavillon 15, c’est l’admission, une zone de test. Il s’agit pour le personnel de voir comment l’interné se comporte, comment il (dys) fonctionne. Seul en cellule, le règlement est strict : on ne fume pas dans sa cellule. Pour Michel aussi, c’est une période de test, il s’agit de tester les jeunes agents. Lui est un ancien, les agents plus âgés le savent et ils le respectent. Et puis, parfois, ils se retrouvent à deux, avec un « tourneur », un type pour qui « ça ne tourne pas rond ». Les souffrances et les fragilités se croisent, se rencontrent et parfois s’entrechoquent.

« On est des rescapés » 

Une fois le test passé, Michel retrouve sa place au Pavillon 16. La Pavillon 16, c’est un peu comme chez lui, voilà plus de 25 ans qu’il le connait. Alors, il y retrouve ses habitudes : on peut fumer en chambre et se rendre dans la chambre des autres. Sans compter la nourriture, le réfectoire et le cramique le dimanche, celui avec des pépites de chocolat. Tout s’articule selon une certaine routine : 7h distribution des médicaments, 11h30 à nouveau médicaments, 12h le repas, 17h30 médicaments (encore), 18h00 repas, 20h médicaments (toujours) et 20h30 fermeture des portes … Un quotidien axé sur le temps à occuper plus que sur les soins. « Le psychiatre, on le voit que si on déconne ! » Alors, parfois, il déconne, il fait le caïd ou le fou pour se faire entendre. Il précise « plus souvent le fou, le sot mais gentiment. On joue le jeu quoi  ».

Toutes ces années aux Marronniers ont permis à Michel de faire des rencontres, parfois des mauvaises, de vraies crapules. Il se souvient d’un agent en particulier. « Il m’a mis à l’isolement 3 h, à poil, car j’arrivais pas à pisser ». Mais aussi, de bonnes rencontres, des piliers de résiliences, ceux qu’il appelle « mon brave ». Gaël, Fernand, Philippe, Madame Philippart, Annie pour les intimes, des personnes qui lui ont donné la possibilité d’être entendu et écouté, parce qu’il le dit : « on n’est pas fou, on exagère juste un peu trop ».

Parole d’experte [5]

En 2014, Paul Martens, Président émérite de la Cour Constitutionnelle, traitant de la défense sociale, titrait : « Des raisons de désespérer… et d’espérer peut-être ».

Quatre ans plus tard, ce titre reste malheureusement d’actualité.

Ma première visite à l’établissement de défense sociale de Tournai, Les Marronniers, remonte à la fin des années 80. A l’époque, jeune avocate, j’avais été désignée pour assister « pro deo » le nommé C., inculpé pour des faits de mœurs.

Pro Deo… Je découvrirai rapidement que, si Dieu existe, il n’a que faire des fous, même si la célébration eucharistique est la seule activité intangible qui rythme leur espace-temps lorsqu’ils sont internés.

Revenons à C. Reconnu atteint d’un trouble mental, interné par la Chambre du Conseil, après un toujours trop long séjour à l’annexe psychiatrique de l’établissement pénitentiaire de Jamioulx, il avait été transféré à l’EDS de Tournai.

A rythme régulier, je recevais des lettres de plus en plus déchirantes m’appelant « à l’aide » et je reconnais qu’il me fallut un certain temps avant de lui rendre visite.

La rencontre avec un client reconnu matériellement auteur de faits répétés de viol et, dans le même temps, atteint de troubles psychiques, renvoie à nous-même, à notre regard stéréotypé sur ceux que l’on désigne comme « fous et dangereux », à notre capacité à leur répondre, simplement à leur parler.

Les murs de l’Asile.

Une porte que l’on vous ouvre, celle que vous pensez à jamais fermée pour C.
Un préposé qui vous accueille : gardien ? éducateur ? infirmier ?

Un dialogue s’engage.

  • « C. a tenté de se suicider. 
  • Ah, il est à l’hôpital ? 
  • Non, au Pavillon disciplinaire, le 15.

J’ignorais que vouloir mourir entrainait une sanction.

  • Vous devrez attendre … On doit l’habiller. 
  • Je n’attends pas qu’il se mette sur son 31
  •   Vous n’avez pas compris. Il est nu. 
  •   Nu ? 
  •   Oui, il essayait de s’étrangler avec ses vêtements. Pour le protéger, on l’a mis nu dans la cellule capitonnée. 
  •    ??? J’attendrai au parloir. 
  •   Il n’y a pas de parloir, ce n’est pas une prison ici. »

C. arrive. Il faudra deux heures pour qu’il se réveille de sa camisole chimique.

Nous sommes presque 30 ans plus tard, le Pavillon disciplinaire – le 15 – a été rebaptisé ; il s’appelle aujourd’hui « Le Lotus ».

Le pavillon de recadrement des fous et dangereux…

Fous et dangereux.

Le fou fait peur, à la société, mais également à ses proches. Certes, on a honte d’avoir un délinquant dans sa famille, mais un fou, on l’oublie… La folie pourrait être génétique !

L’enfermement reste donc la concrétisation architecturale de la plupart des destins psychiques, un lieu où les murs eux-mêmes sont considérés comme thérapeutiques.

A l’intérieur de ces murs, dans ce lieu surpeuplé, quels sont les rapports à l’espace, à l’espace intime, aux espaces sportifs, aux espaces de soins ?

Rapport au temps ? Des jours d’errance entre le lever et le coucher, parfois entrecoupés de punitions qui infantilisent : ton jeu, ta télévision, confisqués parce que tu n’as pas été compliant !

Quelle ouverture vers l’extérieur ? N’existerait-il que les substances psychotropes (qui entrent facilement dans chaque pavillon) pour ouvrir une fausse fenêtre ?
Quels soins sont réellement prodigués, dans quels locaux, avec quel personnel ? 
L’oubli et la relégation fabriquent de la chronicité dans cet espace pavillonnaire.

Et pourtant, des raisons de désespérer et d’espérer peut-être.

Après de nombreuses condamnations de la Belgique par la Cour Européenne, le 5 mai 2014, une nouvelle loi relative à l’internement des personnes a été votée ; elle est entrée en vigueur le 1er octobre 2016.

Plus précise, plus complète que celles qui l’ont précédée, elle renforce l’importance de l’expertise psychiatrique préalable à la décision d’internement, réserve l’enfermement à ceux qui ont commis les faits les plus graves, et enfin, permet que les internés soient soumis à une prise en charge thérapeutique sur mesure.

Ainsi, la loi du 5 mai 2014 semble plus favorable mais sa mise en œuvre engendre des coûts importants dès lors qu’elle implique le développement d’un réseau légal de soins psychiatriques.

Les choses bougent… doucement, mais pour une réelle avancée, n’eût-il pas fallu, s’inspirant du droit anglais, confier à des organes indépendants du pouvoir judiciaire la lourde tâche de décider des modalités d’exécution et de libération de l’interné ?

Nous n’aurons jamais fini d’interroger, espérons-le, les lieux de traitement de la folie. Il en va de notre LIBERTÉ.

Pierre Schepens, psychiatre et Virginie De Baeremaeker, psychologue, à la Clinique de la Forêt de Soignes - Michel, interné libéré à l’essai à l’unité Baobab de la Clinique de la Forêt de Soignes - Marie-Françoise Nicaise, Avocat – Barreau de Charleroi, Députée wallonne – mai 2018

Illustration : Charlotte De Saedeleer

Notes

[1] Clin d’œil au film réalisé par Sofia Coppola.

[2] En pratique, un interné libéré à l’essai qui verrait sa libération à l’essai révoquée, réintégrerait un établissement de Défense Sociale (EDS). Cela implique souvent, par manque de place en EDS, un retour par la case prison pour une durée non déterminée.

[3] Le placement est la décision par laquelle la Chambre de Protection Sociale désigne, dans l’urgence ou non, l’établissement dans lequel l’internement sera exécuté. Autrement dit, un interné placé, est un interné qui « purge » sa mesure d’internement.

[4] Pour des raisons évidentes d’anonymat, Michel est un prénom d’emprunt visant à rendre hommage à Michel Hock, fondateur et responsable du traitement thérapeutique au sein de La Devinière, lieu de soin alternatif axé sur l’absence de sur-médication.

[5] Marie-Françoise Nicaise , Avocat – Barreau de Charleroi, Députée wallonne


 

L’internement, un circuit de non-soin ?

 

L’internement, un circuit de non-soin ?

Le parcours de l’interné commence quasi toujours par l’annexe psychiatrique d’une prison où d’emblée l’humanité du sujet est bouleversée et la vie psychique suspendue.

« La nuit carcérale
Tombant sur les dalles
Et ce lit glacé 
Aller et venir
Soleil et sourire
Sont d´l´autre côté

Ces murs, ces grillages
Ces portes et ces cages
Ces couloirs, ces clés
Cette solitude
Si dure et si rude
Qu´on peut la toucher »
 [1]


Résumé des épisodes précédents

Au fil des articles, les 2 auteurs - Pierre Schepens, psychiatre et Virginie De Baeremaeker, psychologue, à la Clinique de la Forêt de Soignes - se sont attelés à présenter le cadre légal de l’internement, ils ont aussi abordé le problème délicat de la désignation d’un individu comme irresponsable ainsi que la description du parcours de l’interné.
Pour lire les épisodes précédents, c’est par ici !

L’annexe : une prison dans la prison

La question du placement des « fous dangereux » est, depuis toujours, préoccupante. Historiquement, selon qu’ils étaient perçus comme dangereux ou fous, ils étaient placés tantôt en prison, tantôt dans un hôpital psychiatrique. Et puis, il y a ceux qui sont fous ET dangereux. Pour eux, il a fallu réfléchir à un lieu intermédiaire entre la prison et l’asile. Face aux difficultés budgétaires rencontrées pour créer de nouveaux établissements, la question s’est posée de savoir s’il était préférable de créer une prison dans un asile ou un asile dans une prison. C’est cette deuxième solution qui a été retenue, amenant ainsi la création de la première annexe psychiatrique en 1921. Par la suite, en 1930, la première loi de défense sociale fut votée. Elle concerne les délinquants anormaux et les récidivistes.

A l’heure actuelle, les annexes psychiatriques des prisons sont au nombre de douze, réparties sur tout le territoire. En pratique, elles accueillent non seulement les internés en attente d’une place dans un établissement adapté à leur pathologie, mais également des détenus présentant des fragilités psychiques (toxicomanie, décompensation durant l’incarcération, …) ou, parfois encore, des détenus ayant commis des faits de mœurs.

Il semble que ce lieu reste imprégné d’une conception asilaire de la prison, perçue comme une solution de facilité où l’on parque les personnes « indésirables ». Comme si l’annexe était un lieu créé pour pallier à l’absence de réponse à cette question qui ne cesse de se répéter : que fait la société de ses fous-dangereux ?

Le terme « annexe » correspond parfaitement à la réalité des lieux, comme nous le confiera un psychologue d’une équipe SPS ou Service Psycho Social. A la prison de Forest [2], elle se situait au bout d’un couloir, à l’extrémité d’une aile, loin du reste du fonctionnement de la prison. Il s’agit de la dernière structure ajoutée au bâtiment. A Saint-Gilles, l’annexe a quelque chose d’inatteignable, il est presque impossible d’entrer en contact avec un professionnel, le téléphone semble sonner dans le vide. [3]

A.jpg

Une fois dans l’annexe, presque rien ne nous permet de différencier cette aile de n’importe quelle autre de la prison. C’est du carcéral pur et dur. En effet, on se retrouve dans un couloir, assez large, bordé, de part et d’autre, de grandes portes métalliques. Derrière ces portes, des cellules que seule une personne en ayant fait l’expérience peut décrire :

« Déjà en cellule. Quand vous voulez vous asseoir… On a une table comme ça pour manger [4], à trois sur une table comme ça. C’est pas évident. Pour manger. Et alors des fois y a une seule chaise en cellule, même pas deux chaises. Alors ce que fait un collègue, il se met à son lit, on met la table du côté de son lit, il est juste à hauteur de la table. Il manque plus qu’une seule place. Ah c’est pas évident, hein. Débrouillez-vous,hein. L’autre mange sur son matelas, par terre, il mange ça comme ça. Comme à l’ancienne quoi, comme des clochards. » [5]

Lors de nos visites de certaines annexes, nous avons pu découvrir quelques signes de vie épars dans un milieu carcéral plutôt mortifère : des peintures que certains internés ont réalisées lors de quelque activité créative, un panneau coloré reprenant la date et la saison, … Un autre indice de cette dualité sont ces lourdes portes métalliques des cellules qui, pour mettre un peu de couleurs, ont été peintes en jaune, en vert, ou en d’autres couleurs, selon l’étage.

Dans cet univers annexe, l’interné passe entre 22 et 23 heures en cellule.Seuls instants de « liberté », l’heure quotidienne au préau et l’éventuelle participation aux quelques activités proposées. La mise en place d’activités thérapeutiques est un réel parcours du combattant (lire à ce sujet le dossier du CBCS sur les services externes en prison) : motiver la personne, obtenir les accords, prévenir les agents de section et le chef quartier, réaliser les mouvements [6], … Pour finalement, se retrouver avec un groupe réduit car l’un est au préau, l’autre chez le médecin et le troisième au parloir avec son avocat.

Globalement le rythme carcéral est structuré et répétitif. Tu te lèves, tu manges, tu te promènes, tu regardes la télé, tu fumes, tu dors, tu penses et …. Tu deviens fou ! 
En bref, le régime imposé aux internés n’est pas très différent de celui des détenus de droit commun. Cette situation a un impact non négligeable sur le soin apporté à ces personnes qu’on a symboliquement choisi de soigner plutôt que de punir. Quel paradoxe, non ?

Les oubliettes de la Justice !

La surpopulation carcérale des prisons belges est aujourd’hui tristement connue. Les internés, représentant 10 % de la population carcérale [7], ne sont évidemment pas épargnés par cette réalité et ses conséquences. Il semblerait même, selon le dernier rapport de l’Observatoire International des Prisons (OIP), que l’annexe psychiatrique soit le lieu le plus surpeuplé de la prison. Il y a quelques années, l’annexe psychiatrique de Forest accueillait 130 internés pour 47 cellules, allant donc jusqu’à trois personnes par cellule, toutes pathologies confondues. Les prisons sont pleines, certes, mais vides de sens.

De plus, les conditions matérielles de vie sont décrites par l’OIP comme « vétustes et totalement inadaptées » [8]. Tous les rapports vont dans le même sens : manque de soin, manque d’hygiène, présence de cafards, manque de personnel, … les annexes sont définitivement décrites comme les oubliettes de la Justice.

« Cette prison allait le rendre fou » [9]

Une des accusations majeures concernant les annexes est le manque de soin accordé aux internés : surmédication, absence de rendez-vous régulier avec le psychiatre, pas de réel travail thérapeutique, … Le constat est sans appel : la prison ne soigne pas !

Depuis 2007, des équipes multidisciplinaires ont été mises en place dans les annexes : ergothérapeute, infirmier psychiatrique, kiné, travailleur social, psychiatre, éducateur et psychologue se rassemblent sous l’étiquette « équipe soin  », en charge comme son nom l’indique, de la prise en charge thérapeutique des internés. A leurs côtés, le service psychosocial ou SPS s’occupe de la partie « expertise », sa mission principale étant d’évaluer la dangerosité de la personne et le risque de récidive afin de construire le projet de vie le plus adapté aux fragilités et aux dysfonctionnements de chaque personne internée dans le souci de protéger la société. Ces deux équipes, soin et expertise (qui inclut la construction du projet « après-prison ») sont censées ne pas pouvoir communiquer entre elles.

Malgré l’apparition des équipes soin, la présence médicale reste largement insuffisante pour le nombre d’internés et n’est pas assurée 24h/24. Dans certaines annexes, le psychiatre se retrouve seul pour 45 internés, et ce, sur un emploi du temps de 22h/semaine. Or on le sait, à l’impossible nul n’est tenu. Dans ce contexte, aucune approche individualisée de la maladie , aucun travail de fond ne sont possibles. L’interné ne bénéficiera, le plus souvent, que d’un traitement pharmacologique.

Un récent contact avec un psychiatre de l’équipe soin d’une annexe nous réconforte néanmoins sur l’humanité de ces soignants. « Remettez le bonjour à mademoiselle X ! », preuve immuable des contacts humains qui se tissent malgré l’inhumanité des conditions de vie.

« Y en a des biens ! » [10]

A ces deux équipes s’ajoutent les agents pénitentiaires et le chef quartier, personnel qui est également en nombre tout à fait insuffisant et peu formé pour faire face aux différentes pathologies qu’il est amené à rencontrer. Il nous semble important de souligner que les agents qui travaillent à l’annexe le font sur base volontaire. Ils apprennent « sur le tas » et n’ont pour avantage qu’une maigre prime salariale. Enormément de choses restent à dire quant à cette fonction : le manque de formation, la double casquette « sécuritaire-sociale », le manque de moyens, … mais aussi et surtout : leur fonction au sein de ces structures ne se limite pas à de la surveillance. Gestion de l’humain, écoute, conseils, … font largement partie de leur quotidien.

Le temps suspendu …. (en attendant Godot) [11]

Les annexes ont régulièrement été décrites comme des lieux où l’on parquait les internés. On le sait, le milieu carcéral n’aide pas à la reconstruction : non seulement, il isole, mais en plus il ne propose rien.

Actuellement le séjour, et donc l’attente, peut durer jusqu’à 2 ans. Attente de quoi ? Souvent d’une place dans un Hôpital Psychiatrique Sécurisé (HPS) comme à Tournai ou dans un Etablissement de Défense Sociale (EDS) comme à Paifves où se prolonge l’attente, cette fois, d’une libération à l’essai. On constate avec regret que d’un lieu de mise en observation et d’internement provisoire, l’annexe psychiatrique s’est progressivement transformée en lieu d’internement de longue durée. Ce qui s’oppose tout à fait à l’esprit de la loi qui, elle, insistait sur le caractère provisoire de l’internement en annexe psychiatrique.

Aujourd’hui encore, l’article 11 de la loi relative à l’internement est très claire : « si au moment où l’internement est ordonné, le prévenu, l’accusé ou l’inculpé est détenu ou si le juge ordonne l’internement avec incarcération immédiate, l’internement se déroule provisoirement dans la section psychiatrique d’une prison ». Malheureusement, rien dans la loi ne précise ce « provisoirement ».

Les droits de l’homme

On l’a vu, en Belgique, un constat déplorable s’impose : les internés restent des années dans les annexes psychiatriques surpeuplées des prisons dans l’attente d’un transfert vers un établissement de défense sociale ou vers un autre établissement approprié. Suite à ce constat, la Cour européenne des droits de l’homme a condamné à maintes reprises l’Etat belge.

A l’origine de l’une de ces condamnations, un homme, André Claes, né en 1952, interné pour la première fois en avril 1978 pour des faits de viols répétés sur ses sœurs mineures. Cet homme, multirécidiviste, a réalisé de nombreux aller-retours dans les annexes psychiatriques sans qu’aucune prise en charge thérapeutique de fond n’ait pu être mise en place. En 2007, résigné et ne percevant plus aucune perspective autre qu’être parqué dans un lieu de "non-soin", André Claes cite l’Etat belge en référé́ afin qu’il soit ordonné́, sous peine d’astreintes, aux autorités de trouver une place dans un établissement adapté. Les psychologues de la prison décrivent bien l’impasse dans laquelle André Claes se trouve :

« L’intéressé́ a été́ interné pour faits de mœurs. Il est considéré́ comme un homme peu doué́ avec une personnalité́ immature. Nous continuons à chercher un établissement résidentiel qui serait prêt à le prendre. Nous partons de l’idée que le séjour dans un établissement structuré réduit considérablement le risque de récidive. Trouver un tel établissement n’est malheureusement pas facile. (...) Il y a un manque de perspectives de reclassement pour cet interné qui veut vraiment trouver un accueil externe mais qui a peu évolué́ (plans et espérances irréalistes), ce qui mène à des situations pénibles et une augmentation de la souffrance de l’intéressé qui se sent non-entendu (…) »

Cette affaire deviendra finalement « l’arrêt Claes » [12], dans lequel la Cour décide que la détention durant des années en annexe psychiatrique constitue un traitement inhumain et dégradant, et donc, une violation de l’article 3 de la Cour européenne des droits de l’homme et rappelle ainsi à la Belgique qu’il est de son devoir de garantir au malade un traitement de qualité.

Ces multiples condamnations ont contribué à ce que la nouvelle loi relative à l’internement ait pour objectif de vider les annexes psychiatriques clairement identifiées comme lieux de "non-soin" pour les personnes internées.

La prison ne soigne pas, jamais ! Pire, elle peut rendre fou, souvent !L’enfermement, en soi, même pour quelques heures, représente une expérience limite qui plonge le corps perdu du détenu dans un espace/temps confisqué qui ne manque JAMAIS d’affecter, au plus haut point, son psychisme. Au-delà de sa liberté, c’est toute son humanité qui risque de basculer dans la nuit carcérale. C’est de cette extension du domaine de la folie qu’il sera question dans l’épisode suivant.

Pierre Schepens, psychiatre et Virginie De Baeremaeker, psychologue, à la Clinique de la Forêt de Soignes, octobre 2017

Illustration : Charlotte De Saedeleer

Notes

[1] Paroles de la chanson Betty par Bernard Lavilliers
[2] Aujourd’hui cette annexe est fermée et a été transférée à la prison de Saint-Gilles.
[3] Ce qui ne remet absolument pas en question le professionnalisme et l’engagement des personnes qui y travaillent, un simple email suffit souvent pour avoir un retour.
[4] La personne fait référence ici à la table qui se situe dans le parloir et qui mesure à peu près 50 cm sur 1m.
[5] Parole d’interné
[6] Jargon pénitentiaire qui définit le transfert d’un détenu dans une autre section.
[7] Chiffres issus du dernier rapport de l’Observatoire International des Prisons (OIP).[8] Idem
[9] Propos de Rita de Boeck qui a témoigné dans la presse des conditions inhumaines de l’internement de son fils.
[10] Référence à la chanson de Didier Super, comédien, humoriste, chanteur et musicien français.
[11] Référence à la pièce de Samuel Beckett.[12] Arrêt Claes C. Belgique, Strasbourg, janvier 2013.


 

La Gazette#58

 
gazette#58BATdef.jpg

Vous avez dit  « TRANS-FUSION » ?
La clinique de la Forêt de Soignes, toujours en réflexion, toujours en mouvement.

Soucieux d’apporter des soins de qualité à nos patients, nous avons décidé de mobiliser tous les services qui gravitent au sein de la Clinique. Rien de neuf, direz-vous ?

La nouveauté de ce projet Trans-Fusion est d’amener une réflexion interdisciplinaire. Qu’est-ce que cela implique ?

Les responsables des départements et des services : médical, infirmier, social, accueil, paramédical et psychologue de la clinique de la Forêt de Soignes, ont décidé de se réunir une fois par mois dans le but de :
– travailler ensemble sur des thématiques de prises en charge des patients et de soins transversaux
– de débriefer des situations ou incidents qui le requièrent
– d’informer les collaborateurs, d’améliorer la communication et la diffusion d’informations
– de renforcer l’esprit de cohésion et de collaboration.

L’évolution actuelle de la politique de santé dans le secteur psychiatrique, comme dans tous les autres secteurs de soins, nous impose de travailler avec efficience, pro-activité, réactivité et souvent créativité. Cette nouvelle tendance de management est à l’origine de la mise en place de ces réunions « TRANS-FUSION » 


 

La Gazette#57

 
gazette#57.jpg

Réflexion pluridisciplinaire relative à l’optimisation de la journée du patient
« Découvrir le métier de l’autre … ce que je crois qu’il fait et ce qu’il fait vraiment »

En 2017, un groupe de travail pluridisciplinaire a entamé une réflexion ayant pour thème l’organisation de la « journée type » du patient en réadaptation, en vue d’améliorer son confort mais aussi la charge de travail du personnel. Après une vaste enquête réalisée en septembre dernier sur le site du Bois de la Pierre, nous vous avions communiqué nos premières observations et constatations dans La Gazette #55 de janvier 2018.

À la lecture de ces résultats, le groupe de travail avait alors établi différents objectifs. Celui qui a été retenu en priorité est la découverte du métier ou de la fonction des intervenants gravitant autour du patient.

Ce groupe de travail a mandaté des membres de l’équipe de neurologie, afin de réfléchir aux modalités pratiques pour mettre ce projet en œuvre. Ces dernières ont été présentées au groupe qui a, au final, défini une méthodologie : à savoir organiser des présentations autour d’un métier sous forme de « Midi découvertes » et d’ateliers pour les métiers de réadaptation. Parallèlement, les autres métiers/fonctions ne seront pas en reste et feront l’objet d’interviews qui seront publiées dans La Gazette. Le fil rouge de cette démarche reste centré sur le patient - toujours au cœur de nos actions - et son projet thérapeutique personnalisé.


 

"Amor Fati" : parcours d’internement

 

Justice et santé mentale, l’internement en Belgique expliqué par des professionnels de la santé

A l’initiative de deux professionnels de la santé mentale, le Docteur Pierre Schepens, Psychiatre - médecin chef du site de la Clinique de la Forêt de Soignes et Virginie De Baeremaeker, Psychologue-criminologue à la Clinique de la Forêt de Soignes, le CBCS* diffuse une série d’articles sur l’internement en Belgique, comme trajectoire pénale (et non comme mesure de protection), souvent mal connue.
Avec, entre autres, ces questions : « Etre interné pour échapper à la prison ? Tous fous ? Tous dangereux ? Un parcours d’internement, c’est quoi exactement ? Quels dispositifs de soins existent en aile psychiatrique ? Que deviennent les personnes internées une fois dehors ? » etc...
Ainsi qu’un regard jeté sur le passé de cette clinique peu commune permettant de comprendre l’évolution d’une institution jusqu’à son projet de places réservées à l’internement.

Objectifs de ce partenariat rédactionnel : aller au-delà des idées reçues et pourquoi pas, favoriser la concertation entre soins hospitaliers et ambulatoires...
Ces articles se veulent écrits comme un feuilleton, par épisodes et seront publiés d’octobre 2017 à septembre 2018.

*CBCS : Conseil Bruxellois de Coordination Sociopolitique

La rencontre imprévue qui va faire basculer votre vie, la plaque de verglas sournoise, la réponse que vous donnez sans réfléchir,… les choses définitives ne mettent pas un dixième de seconde à se produire. (« Rosy et John », Pierre Lemaître, Edition Le Livre de Poche, Mai 2014).

Dans les épisodes précédents

Après avoir présenté le cadre légal de l’internement, l’histoire de notre institution et son processus d’entrée dans le circuit de de soin pour patients internés, nous avons abordé le délicat problème de la désignation d’un individu comme irresponsable en raison d’un trouble mental ; fous et/ou dangereux ! Il convient maintenant de rentrer encore plus dans le vif du sujet en détaillant le parcours de l’interné, erreur de casting ou pas.

image2.jpg

Un acte, un coup de folie [1]

Le point de départ de tout parcours d’internement est un acte, un coup de folie, une « bêtise » de trop, acte souvent regrettable, parfois regretté. Pour d’autres cet acte n’est rien, ils n’ont rien fait, « ce n’était pas moi ! ». Tous les décrétés « irresponsables » n’assument pas la responsabilité de leurs actes…

Albert [2], âgé de 60 ans, est interné depuis la fin des années 70 pour encaissement de faux chèques. « Mais ça n’existe même plus les chèques ! » remarqueront certains soignants dont l’âge n’outrepasse pas la durée de l’internement de Marcel.

Edouard, lui, purge 39 ans de mesure d’internement pour avoir volé des voitures, une Citroën Diane, une Renault R4. Des voitures aussi anciennes que la machine à écrire qui a servi à rédiger son jugement.

Albert et Edouard, compagnons d’infortune, ont un parcours similaire. Abandonnés dans leur petite enfance, ils ont enchaîné les placements dans diverses institutions : internats, homes, IPPJ, prisons et hôpitaux. 

L’enfermement est une habitude, presque une routine, une manière de vivre, un terrain tristement connu. Eux, ce sont de « vrais malades », les « fous du village ». Chez eux la folie se manifeste sous la forme d’une «  dérangerosité  ». Avec la nouvelle loi, ils ne pourront plus faire l’objet d’une mesure d’internement puisque l’article 9 précise bien que la mesure d’internement ne peut être prononcée que pour une personne qui a commis un crime ou un délit menaçant l’intégrité physique ou psychique de tiers.

Mais du coup, quels types de faits ont commis les personnes actuellement condamnées à des mesures d’internement ?
Un peu de tout. Certains ont commis des faits graves, parfois très graves : meurtres, tentatives de meurtres, … majoritairement réalisés dans des contextes délirants.

Alex est entré dans une habitation la nuit, il suivait des signes. Il a violemment agressé la femme qui y vivait, sans aucune autre raison qu’une conviction délirante d’être en danger. Poutine lui voulait du mal. Il n’a d’ailleurs pas cherché à fuir après avoir prévenu les secours de son geste.
Camille, quant à lui, a tué un vampire de plusieurs coups de couteau, enfin c’est ce qu’il croyait, il s’agissait en fait d’un de ses amis.

D’un côté, Albert et Edouard, et de l’autre, Alex et Camille, des extrémités d’un même continuum.
Pour la grande majorité de nos patients cependant, le fait principal reste des « coups et blessures », bien souvent au sein de la famille ou du couple.
C’est le cas de Mouloud qui agresse son frère avec un marteau. Une fois stabilisé, il sait qu’il a commis l’irréparable et le dira « c’est un truc de fou ».

Il y a aussi Armand, accusé de coups et blessures envers sa mère. Il nie, non par mauvaise volonté, mais par un manque d’accès au réel. Pour lui, sa famille l’a piégé, il n’a rien fait. Ces situations sont pour nous les plus complexes car le patients n’a pas, dans ce cas, accès à sa maladie, il n’a dit-on pas de conscience morbide.Comment peut-il dès lors se soigner alors qu’il ne se croit pas malade ?
 

Les histoires sont variées mais se rassemblent autour d’un même constat : l’acte commis devient la carte d’entrée vers la case prison.

Arrestation, tribunal, expertise : le brelan perdant

A chacune des étapes - arrestation, tribunal, expertise, ... -, les souvenirs sont variés parfois flous, parfois marquants, voire franchement traumatisants.

Alex se souvient de ll’humidité, le froid et la peur ressentis dans les cachots du Palais de justice de Bruxelles.

Louis, 19 ans, a tenté de tuer sa mère dans la cuisine de leur villa à Uccle. Il se souvient de son arrestation, les évènements se sont enchainés, simplement et calmement. Une impression de flottement, il n’était pas vraiment là. Il n’avait jusque-là aucune expérience de la Justice ou de la psychiatrie. Il se rappelle la gentillesse des policiers.

Pour d’autres, l’arrestation fait partie du délire. Ils se sentent alors traqués, prennent peur, se débattent, voire agressent franchement les policiers.

Pour l’expertise, le discours reste assez uniforme : c’est le psychiatre qui les a internés. Pourtant, l’expertise n’est, ni plus ni moins, qu’un avis. C’est le juge seul qui garde le pouvoir de décision. [3]

Jean, enfermé depuis l’âge de 6 ans dans diverses institutions, raconte le sourire aux lèvres, qu’il s’est moqué de l’expert psychiatre. « Il ne s’est pas présenté, ne m’a pas dit pourquoi il était là. En plus, il avait une grosse tête. Je lui ai dit. Et j’ai ri, j’ai éclaté de rire… C’est pour ça qu’il m’a interné ».

Louis semble plus stratège, il a fait partie de ceux qui pensaient, à tort, que l’internement serait plus facile. Alors, il a vécu l’expertise comme un moyen d’alléger sa peine.

Vincent, consommateur expérimenté de cocaïne, a été interné pour coups et blessures sur un membre de sa famille. L’entretien avec l’expert a été l’occasion de « confier » au psychiatre qu’il entendait des voix. Aujourd’hui, il regrette dit-il. « J’aurais jamais dû parler de ces voix, aujourd’hui je serais libre ».

Face à face avec sa part de "folie"

Raccourcis, explications simplistes, idées reçues,... l’expertises est mal comprise et souvent mal vécue.

Dans notre travail à la Clinique, il n’est pas rare qu’on prenne le temps de lire l’expertise avec les patients. Ce sont des moments souvent confrontants, parfois enrichissants durant lequel l’interné est mis face à la partie de lui-même désignée comme « folle ».

Ce qui s’applique à l’expertise s’applique également à leur passation devant le juge. Nous retiendrons surtout les propos de Mme Patricia Jaspis [4]l’importance de soigner cet instant. En effet, toute une série de décisions relatives à la mesure d’internement et ses modalités sont prises en cabinet, sans audience et donc sans rencontrer la personne. Vu l’enjeu de ce type de décision sur la vie du justiciable, Mme Jaspis insiste sur l’importance de rencontrer la personne, dans un langage humain et accessible, mais aussi l’assistant de justice, les équipes et les proches.

Tous les internés ne passent pas forcément par la case prison. Certains sont internés et “purgent” leur mesure d’internement à l’extérieur. Soit dans des structures hospitalières ou adaptées à leurs pathologies, soit à domicile, moyennant certaines conditions à respecter.

Ceux qui ont fait de la prison, on les reconnait dans le service, surtout ceux qui en ont fait souvent, ou longtemps. Le langage, l’attitude, la démarche, ... tout est carcéral. Souvent à leur arrivée, ils longent les murs dans les couloirs et se sentent en insécurité lorsqu’ils apprennent que la porte de leur chambre ne se ferme pas à clef.

Jean-Claude a été enfermé plus de 8 ans dans diverses structures, principalement prison et établissement de défense sociale. Il a mis des mois à parler de sa « chambre » et pas de sa « cellule ».

Joseph qui a connu deux internements successifs et pas moins de 5 incarcérations, s’adressait au psychiatre en disant « oui, monsieur le directeur ».

Edouard, lui, s’assoit en boule dans les couloirs, par terre et le dos contre les murs. Comme il avait sans doute l’habitude de le faire lors de ses longues années d’enfermement.

Première rencontre : bon ou mauvais casting ?

Afin d’intégrer une structure comme la nôtre, les internés sont rencontrés dans des entretiens qu’on appelle de « préadmission ». C’est l’occasion pour l’équipe de se faire une idée sur le travail possible. Une première fois, en prison, et une seconde fois, dans notre service. C’est sur cette base et sur lecture du dossier que nous accepterons ou non le patient chez nous.
Certains savent « se vendre » lors de ces entretiens, d’autres pas.

Jean-Claude a d’entrée de jeu mis cartes sur table. Il a accumulé plus de 30 rapports disciplinaires en prison, des allers-retours au cachot et de nombreux conflits avec les agents pénitentiaires. Son retard mental et sa maladie ne lui donne pas le recul nécessaire pour réaliser qu’il dresse un tableau de lui peu séduisant. Néanmoins, il peut aussi dire qu’il veut en finir avec les « bêtises ».

Outre le « feeling » et l’analyse de l’équipe, nous avons un mandat clair : notre travail consiste à évaluer la capacité d’un patient à se réinsérer dans la société et l’accompagner dans cette démarche. Ces patients sont qualifiés de « low risk » et « low or medium care ». Autrement dit, ils ne sont pas dans une phase aiguë de leur maladie et présente une dangerosité relative. Nous travaillons principalement avec des patients souffrant de psychose.
Et puis parfois on se trompe, il y a des mauvais casting.

Pradelle, un de nos premiers patients s’est avéré être trop dangereux pour une prise en charge hospitalière. L’équipe se sentant régulièrement menacée a fait appel à la police après un affrontement physique. Il est retourné en prison. Un an et demi plus tard, nous apprenons que ce même patient a blessé mortellement une personne.

Une liberté sans saveur...

Lorsque la personne internée est libérée, elle l’est d’abord à l’essai. Autrement dit, sous conditions. Une liberté certes, mais qui manque souvent de saveurs.

Jean-Claude a beaucoup de difficultés à accepter la condition selon laquelle il doit avoir une occupation de jour. Pourtant, il le sait, sans cela, son projet ne sera pas accepté par la justice.

Vincent lui est révolté. Toutes ces conditions sont pour lui des preuves que la Justice leur met des bâtons dans les roues.

Alain a fait le choix de déménager : il quitte ainsi le lieu de soin où il était censé résider, sans obtenir préalablement l’accord de son assistant de justice. Il voulait vivre en couple. Il s’est dit prêt à risquer, par amour, la prison. Derrière ce discours chevaleresque se cache une autre réalité fragile. Ce couple, peu construit, est rapidement devenu le terrain d’affrontements violents. De par cette décision, Alain s’est réellement mis en danger.

Les conditions existent également pour cela : garder le lien, « surveiller », sans doute pour éviter de devoir punir.

Des citoyens fous et irresponsables, mais modèles. Sinon...

Lorsque la libération à l’essai ne se passe pas bien, trois mesures existent dans la nouvelle loi. Le juge peut décider de suspendre, revoir ou révoquer cette libération à l’essai. [voir explications ci-dessous]

De notre expérience, deux motifs de révocation les plus fréquemment rencontrés sont : soit la consommation de produits, soit la dégradation de l’état mental.

Franck, lui, cumule les deux. Lors d’un week-end en famille, il consomme et ne rentre pas à l’hôpital. Il enfreint ainsi plusieurs de ces conditions. S’enfermant au domicile parental, il sera ramené par la police à l’annexe psychiatrique d’une prison bruxelloise.

Vincent, lui, teste, tant les limites que sa capacité à les enfreindre, sans conséquence. Il a une bonne étoile dit-il, il arrive à passer entre les mailles du filet. Après plusieurs week-ends de consommation, il sera finalement convoqué à une audience où il s’en sortira avec une simple « remontrance ». Un peu trop enthousiaste, il décide de fêter cette bonne nouvelle en reconsommant le week-end suivant. Cette fois, sa bonne étoile pointe aux abonnés absents, le tribunal, las, révoque la libération à l’essai de Vincent. Il sera emmené à l’établissement de Défense Sociale qui lui a été désigné.

Depuis la nouvelle loi, les révocations nous semblent moins présentes. La tendance générale est axée sur le soin et sur la volonté de vider les annexes psychiatriques des prisons belges. En octobre 2017, il y avait 141 internés dans les annexes belges. A titre comparatif, il y a quelques années, il y avait 120 internés uniquement à l’annexe psychiatrique [5] de la prison de Forest.

La libération définitive, ultime case du jeu de loi

Là encore, la nouvelle loi a modifié la donne. Anciennement, certains internés étaient tout simplement oubliés par la justice. Ils restaient internés, sans raison valable, parfois jusqu’à ce que mort s’ensuive. Lors d’une audience au palais de Justice de Bruxelles, nous avons assisté à l’octroi d’une libération définitive d’une personne qui entre-temps était décédée, ce que la justice ignorait.

Actuellement, après trois années de libération à l’essai, l’interné passe d’office en audience pour une éventuelle libération définitive qui peut soit être accordée, soit être reportée de maximum deux ans (renouvelables).

La liberté reste l’objectif final de la majorité des personnes sous statut d’internement. La majorité mais pas tous.

John, 70 ans, a été libéré définitivement après 40 ans d’internement. Il en a voulu au psychiatre. Après autant d’année, l’internement devient un pare-feu à l’angoisse. Quelque part ça le tient.

Rosy, assistante de justice, maintient ses visites mensuelles chez un interné, pourtant libéré définitivement. C’est l’occasion de voir comment il va, de prendre un café, fumer une cigarette et ne pas rompre un lien qui, dans ce cas, avait beaucoup de sens.

Toutefois pour la plupart, cette libération est attendue avec impatience et parfois associée à l’idée d’une guérison. « Quand je serai libéré, j’arrêterai l’injection ». Jean-Claude en est convaincu. Il prend son injection uniquement par contrainte judiciaire, autrement il n’en aurait pas besoin.

Encore quelques chiffres :
Sur un an, 25 nouvelles mesures d’internements et 158 comparutions pour demander la libération définitive ; 27 ont été prolongées d’un ou deux ans ; 131 ont été accordées. En bref : 131 personnes sont sorties de l’internement contre 25 qui y sont entrées.

Hélas, pourtant, être libéré définitivement par la Justice ne libère pas des filets de la maladie. Ce d’autant que beaucoup ne sortent pas indemnes de ce long parcours « carcéro-sanitaire ». Libérés certes, mais fracassés souvent...

A suivre.

Docteur Schepens, psychiatre et
Virginie De Baeremaeker Psychologue clinicienne, Clinique de la Forêt de Soignes, février 2018

Illustration : Charlotte De Saedeleer

Dans le cas de libérations à l’essai : explications

Suspension : la libération à l’essai se voit suspendue, plaçant directement l’interné à l’annexe psychiatrique pour une durée qui ne peut excéder un mois. Après ce délai, la libération à l’essai peut être maintenue, révoquée ou révisée. 
Révocation : En pratique, un interné libéré à l’essai qui verrait sa libération à l’essai révoquée, réintégrerait un établissement de Défense Social (EDS). Cela implique souvent, par manque de place en EDS, un retour par la case prison pour une durée non déterminée.
Révision : le tribunal peut décider dans ce cas d’un renforcement des conditions de libération.

Rendez-vous en mars 2018 !

Le prochain article sera consacré à cette question : "L’internement, un circuit de non-soin ?"

Notes

[1] "Amor fati", titre de cet article, signifie "Aime ton destin" et fait référence à Nietzche et au dernier album de Bertrand Cantat
[2] Les prénoms, pour des raisons évidentes de confidentialité, ont été anonymisés en un discret hommage à l’écrivain Pierre Lemaître.
[3] Selon les chiffres repris de l’exposé du Professeur Yves Cartuyvels (Université St-Louis) lors du Colloque du 5 octobre 2017, « De la défense sociale à l’internement - Regards pluriels », dans les faits, dans 80% des cas, le juge suit l’avis de l’expert.
[4] Présidente de la Chambre de Protection Sociale du Hainaut qui souligne
[5] Annexe transférée aujourd’hui à la prison de Saint-Gilles.


 

La Gazette#54

 
gazette#54-2018FRNew-1.jpg

Enquêtes de satisfaction : années 2016-2017
Présentation des résultats 

Chers collaborateurs et collaboratrices,
Afin d’avoir une meilleure vision de la satisfaction de nos patients, SILVA medical a réalisé une trame commune pour les enquêtes de satisfaction destinées aux patients et résidents. Chaque institution conservera cependant son profil et ses attentes spécifiques au niveau du questionnaire.
L’encodage de ces enquêtes sur un serveur commun nous permettra d’avoir une perception plus dynamique de la satisfaction de nos patients et nous permettra de réagir plus rapidement en cas de nécessité. En effet, nous souhaitons offrir des soins et des services de qualité optimale à nos patients et résidents.
La nouvelle version des questionnaires sera disponible à partir du mois de février 2018.
Nous vous présentons ici les résultats des enquêtes réalisées au Scheutbos ces derniers temps (d’octobre 2016 à n 2017).
Nous vous donnons rendez-vous dans quelques mois pour une analyse plus complète et plus comparative des différents sites SILVA medical.
Nous remercions chacun d’entre vous qui contribue chaque jour à l’amélioration de nos services et vous souhaitons une bonne lecture! 

Laurence Fetu – Directrice Générale


 

La Gazette#56

 
gazette#56FRBAT.jpg

Le Scheutbos, institution pilote dans le cadre du programme d’utilisation rationnelle de l’énergie 

Suite au succès du projet en 2016, la confédération bruxelloise des entreprises non marchandes (cBenM) a lancé un appel à candidature à l’attention des hôpitaux et maisons de repos de la région de Bruxelles capitale. ce projet, soutenu par Bruxelles environnement, a pour objectif un accompagnement gratuit à l’utilisation rationnelle de l’energie visant à la fois un objectif quantitatif, baisse des consommations d’énergie (chauffage, électricité, eau), et qualitatif, instauration d’une politique de gestion de l’énergie pérenne. Le centre gériatrique scheutbos fait partie des 8 institutions sélectionnées. 


 

Tous fous ? Tous dangereux ?

 

Justice et santé mentale, l’internement en Belgique expliqué par des professionnels de la santé

A l’initiative de deux professionnels de la santé mentale, le Docteur Pierre Schepens, Psychiatre - médecin chef du site de la Clinique de la Forêt de Soignes et Virginie De Baeremaeker, Psychologue-criminologue à la Clinique de la Forêt de Soignes, le CBCS* diffuse une série d’articles sur l’internement en Belgique, comme trajectoire pénale (et non comme mesure de protection), souvent mal connue.
Avec, entre autres, ces questions : « Etre interné pour échapper à la prison ? Tous fous ? Tous dangereux ? Un parcours d’internement, c’est quoi exactement ? Quels dispositifs de soins existent en aile psychiatrique ? Que deviennent les personnes internées une fois dehors ? » etc...
Ainsi qu’un regard jeté sur le passé de cette clinique peu commune permettant de comprendre l’évolution d’une institution jusqu’à son projet de places réservées à l’internement.

Objectifs de ce partenariat rédactionnel : aller au-delà des idées reçues et pourquoi pas, favoriser la concertation entre soins hospitaliers et ambulatoires...
Ces articles se veulent écrits comme un feuilleton, par épisodes et seront publiés d’octobre 2017 à septembre 2018.

*CBCS : Conseil Bruxellois de Coordination Sociopolitique

Quatrième article de notre série "L’internement comme trajectoire pénale", par Pierre Schepens, psychiatre et Virginie De Baeremaeker, psychologue.
Les dingues et les paumés sacrifient Don Quichotte
Sur l’autel enfumé de leurs fibres nerveuses
Puis ils disent à leur reine en riant du boycott :
"La solitude n´est plus une maladie honteuse [1] »

Dans les épisodes précédents


Jusqu’ici nous avons, nous l’espérons, pu démontrer que la réalité de l’internement en Belgique est loin d’être un « bon plan » pour échapper à la prison, voire à la justice. Mais également que nous héritons du passé rocambolesque de la clinique dans laquelle nous travaillons. (Lire épisode précédent ici) Sur base de ces postulats et en mode candide, notre « mythe fondateur » était de prendre en charge les personnes internées comme n’importe quels autres patients. Mais sont-ils réellement comme n’importe quel patient ? Ils sont « fous », certes (et encore) mais en plus ils sont dangereux … (à voir)

image1.jpeg

Sécurité, valeur montante. Folie, au placard !


“Tu fais quoi dans la vie ? “ 
”Psychologue-criminologue” 
“Et tu travailles où ?” 
“Dans un hôpital psychiatrique avec des personnes internées libérées à l’essai “ 
“C’est pas dangereux ça ? »

Voilà une question qui nous est couramment posée lors de rencontres ou de dîners de famille et à laquelle il est parfois difficile de répondre. Dangereux ? Pour qui ? Pourquoi ? Pour nous ? Pour eux ?

Ces questions sont le reflet d’une image socialement partagée : le fou est dangereux, il fait peur. La folie donne un sens à la dangerosité : lorsque quelqu’un est dangereux il est forcément fou, et inversement un fou est nécessairement dangereux. Dans un contexte sociopolitique où la sécurité est une valeur montante, les fous dangereux n’ont pas bonne presse. Les médias s’en donnent à cœur joie, les séries sur les fous dangereux ont un incroyable succès, … bref cette vérité se construit et s’affirme : folie et dangerosité vont de pair.

Pourtant, quitte à en décevoir certains, « Esprit Criminel » ne fait pas écho à notre pratique. Loin de Quantico et des Unités Spéciales, notre réalité de terrain est tout autre. Il s’agit d’accompagner des personnes malades mentales tout juste sorties de prison. Et même si cette réalité semble plus sobre, une vraie question persiste : sont-ils réellement dangereux ? Et puis sont-ils fous ? Bref sommes-nous fous de vouloir travailler avec des présumés “fous-dangereux” ?

Il m’a interné ce fou ! [2]


Etre au regard de la loi « fou » et « dangereux », qui décide ? C’est à l’expert psychiatre que revient la tâche délicate d’évaluer l’état mental et la dangerosité de l’inculpé.

Pour ce faire, cet expert rencontre le justiciable et a pour mission de répondre à certaines questions : la personne était-elle atteinte d’un trouble mental ? Y-a-t-il un lien causal entre le trouble mental et les faits ? Y-a-t-il un risque de commettre de nouvelles infractions ? Y-a-t-il des possibilités de soins en vue d’une réinsertion ?

Très peu de médecins psychiatres acceptent de travailler comme expert. Ainsi, le dernier rapport de l’OIP [3] relevait qu’à Bruxelles (arrondissement représentant environ un quart des affaires pénales traitées sur l’ensemble du territoire), la quasi-totalité des expertises psychiatriques était réalisée par moins de cinq psychiatres différents. Débordés par le nombre de demandes qui leurs sont adressées et assez mal payés, les experts psychiatres ont souvent beaucoup de difficultés à effectuer des expertises dans des délais raisonnables. Lorsque, enfin, le prévenu reçoit la visite de l’expert, il est, le plus souvent, assez inquiet. En effet, étant averti que cette visite va avoir lieu, la personne attend dans sa cellule parfois plusieurs semaines la venue de ce médecin qui aura à ses yeux le « pouvoir » de décider de son sort. Il ne s’agit donc pas de faire mauvaise impression. Et pourtant, entre la maladie mentale, le choc de l’incarcération, les éventuelles modifications de traitements et le stress de cette attente, ces prévenus sont dans un état mental peu propice à une expertise sereine.

Sous l’ancienne loi [4], le constat des expertises psychiatriques était bien souvent désolant : l’état mental de l’inculpé était évalué après une seule et unique rencontre, la majorité du temps très brève (souvent moins d’une heure et parfois à peine 10 minutes). Il est même déjà arrivé qu’un expert se contente de téléphoner aux proches du prévenu sans même prendre le temps de le rencontrer.

Parmi les modifications apportées par la nouvelle loi sur l’internement [5], certaines concernent des aménagements en vue d’une meilleure rémunération des experts, du respect du contradictoire, de la mise sur pied d’une procédure d’agrégation des experts.

Il nous paraît important de souligner qu’à partir du moment où c’est un expert qui détermine l’état mental de la personne à juger, on peut aisément comprendre la distinction qui existe entre les notions de « malade mental » et d’« interné ». En effet,la notion de malade mental est médicale tandis que la notion d’interné est juridique. Deux mondes très différents qui ont beaucoup de difficultés à se rencontrer et à parler un seul et même langage… Tous les malades mentaux ne sont pas internés (même ceux qui ont commis des faits) et tous les internés ne sont pas malades mentaux. Autrement dit, tous les fous ne sont pas dangereux et tous les gens décrétés dangereux, ne sont pas forcément fous !

Les dingues et les paumés….. Tous fous ? [6]


Comme toute question d’apparence simple, la réponse est multiple. Si l’on s’en tient strictement à la loi, la personne internée doit présenter un « trouble mental ». 
La belle affaire mais c’est quoi un trouble mental ? Et ça évidemment la loi ne le précise pas.

Dans notre pratique professionnelle avec les personnes internées libérées à l’essai, nous rencontrons majoritairement des personnes souffrant de troubles psychotiques (surtout la schizophrénie) ayant par moment perdu le contact avec la réalité. C’est bien souvent dans cet « instant », ce coup de folie, que la personne commet le délit qui lui donne accès à la case prison. Certains entendent des voix, d’autres voient des choses ou des personnes qui n’existent pas. Pour d’autres encore le complot et la persécution sont partout et les envahissent comme seule manière possible de percevoir le monde qui les entoure. Point commun à tous ces êtres aux destins chaotiques, une grande souffrance passée, présente et malheureusement souvent à venir.

Avec certitude, nous pouvons affirmer que nos patients sont pour une grande majorité « fous », entendons par là « malades », ce qui renforce l’évidence que leur place est à l’hôpital et pas en prison !

Après les trois brûlots antipsychiatriques que furent « Asiles » d’Erwing Goffman, « Le mythe de la maladie mentale » de Thomas Szasz et « L’histoire de la folie à l’âge classique » de Michel Foucault, la psychiatrie, alors majoritairement psychanalytique, prend un nouvel uppercut avec, en 1973, la publication dans la prestigieuse revue « Nature » de l’article du Professeur de Psychologie David Rosenham, de l’Université de Stanford en Californie.

Déjà critiqué pour être une institution totalitaire et déshumanisante, ce que va confirmer ROSENHAM au passage, c’est à la fiabilité et à la validité des diagnostics en psychiatrie que s’attaque cette étude.

Mais comment ?
Rosenham envoie 8 faux patients volontaires, sans aucun antécédent psychiatrique aux urgences de 12 hôpitaux psychiatriques à travers les Etats-Unis.
Tous les volontaires avaient pour consigne de prétendre entendre des voix de manière floue où revenaient trois termes : vide, creux et (bruit) sourd.
Tous furent hospitalisés.
Une fois hospitalisés, ils devaient ne plus se plaindre de ces voix et se comporter le plus normalement possible.
A chaque fois qu’ils étaient en contact avec les soignants, ils devaient affirmer que tout allait bien et que les voix avaient disparu. Bien sûr, ils acceptaient les médicaments qu’ils recrachaient ensuite dans les toilettes, comme beaucoup de patients le font encore aujourd’hui !
Leur seule particularité était de prendre des notes lors des activités thérapeutiques, toujours le plus banalement du monde et sans apparemment que cela ne dérange le personnel.
Sept patients sur huit reçurent le diagnostic de schizophrénie « en rémission » et, le huitième, celui de psychose maniacodépressive (aujourd’hui trouble bipolaire de type I).
Ils ont séjourné de 7 à 52 jours à l’hôpital avec une moyenne de 19 jours et furent, pour certains, jugés à risque de récidive, eu égard à l’épisode actuel et aux antécédents … qu’ils n’avaient pas !
A noter au passage que, si les soignants n’y ont vu que du feu, près d’un tiers des patients qui ont côtoyé ces faux malades ont mis en doute la réalité de leur maladie et les ont pris pour des journalistes ou des chercheurs.
Rosenham, afin d’assurer qu’il n’y avait pas de biais à son étude, a ouvert un second volet. Il a annoncé, au personnel d’un hôpital psychiatrique universitaire qui avait affirmé qu’il ne se laisserait pas berner, qu’il allait, dans les 3 mois à venir, y envoyer de nouveaux faux patients.
Sur 193 entrants, 48 furent identifiés comme simulateurs par au moins un membre du personnel, 23 par un psychiatre et 19, soit 10%, conjointement par un psychiatre et un membre du personnel … le problème c’est que Rosenham n’y avait envoyé personne !

Cette étude montre à quel point les critiques de diagnostic reposent sur des catégorisations fragiles et sont puissamment dépendantes du contexte.

Au-delà de la pertinence de pouvoir nommer pour pouvoir soigner, il ne faut pas perdre de vue le risque que le diagnostic ne deviennent plus qu’un processus d’étiquetage, permettant de distinguer, finalement d’une manière arbitraire, la normalité de l’anormalité sachant que cette distinction est éminemment complexe et influencée par le contexte.

Un même symptôme sera perçu comme anormal à une certaine époque ou dans une certaine culture et ne le sera pas à une autre époque ou dans une autre culture.

Cette rigidité des étiquettes psychiatriques est d’autant plus délétère qu’elle colle ensuite littéralement à la peau du sujet qui a été ainsi désigné.

Tous ces actes futurs et passés seront retraduits à la lumière du prisme déformant de ce diagnostic, surtout s’il est lourd, comme celui de schizophrénie, trouble bipolaire ou encore, psychopathie.

L’onde de choc provoquée par cette étude a favorisé, même si ce n’est pas le seul facteur, l’émergence du DSM III [7] et de ces déclinaisons ultérieures dont le DSM 5 [8] aujourd’hui.

Manuel athéorique, il se borne à décrire et classer les symptômes en diagnostic, près de 500, de manière décontextualisée et fiable (tout le monde peut, voire doit arriver à s’accorder sur ces critères) en renonçant à la validité (ces critères ne reposent plus sur une réalité biopsychosociale démontrée, jugée trop subjective).

Bref, lâcher la proie de la liberté pour l’ombre de la sécurité en privilégiant le formalisme sur le souci de vérité.

Ce DSM 5, aujourd’hui la bible de la psychiatrie, et la nouvelle loi sur l’internement ont dépoussiéré les anciens termes, "démence", "déséquilibre" et "débilité mentale", pour utiliser désormais, le terme de "trouble mental", issu directement du très américain DSM aujourd’hui, hélas, mondialisé.

Aucun système de pensée, vous l’aurez compris, ne détient LA vérité « sur les maladies mentales » et, s’il existe près de 500 troubles décrits dans le DSM 5 (pour information, il y a en avait une soixantaine dans le DSM I paru en 1952), il n’existe, à notre connaissance, aucune définition de la bonne santé mentale.

Excepté peut-être celle du célèbre John Bowlby, psychiatre et psychanalyste anglais pour ses travaux sur l’attachement, il disait : « la bonne santé mentale consiste en l’art de s’entourer de gens qui ne vous rendent pas malade ».

Nous voilà donc très peu avancés.
Par ailleurs, selon la loi toujours, nos patients ne sont pas que « fous », ils doivent, pour faire l’objet d’une mesure d’internement, représenter un danger, un risque de récidive.

Les dingues et les paumés….. Tous dangereux ?


“Si le fou prévient d’un danger, fuyez. ” Proverbe Téké

Un peu moins naïfs qu’à notre commencement, nous refusons de véhiculer l’idée selon laquelle les internés sont tous des "bisounours" victimes d’un système sécuritaire qui les contraint à tort. Outre la dangerosité liée aux passages à l’acte (parfois violents) en période de décompensation chez les patients psychotiques, une minorité présente en avant plan des troubles de la personnalité parfois réfractaires aux soins en milieu ouvert tels que nous les proposons.

Toute une série de tests existe, ils visent à évaluer tant la dangerosité actuelle que le risque de récidive. Les résultats aux tests, l’histoire du patient et son comportement dans les annexes psychiatriques des prisons nous donnent généralement un aperçu du degré de dangerosité de la personne, mais juste un aperçu. Le risque zéro n’existe pas, c’est d’ailleurs ce qui alimente la logique sécuritaire : on n’est jamais certain donc ne prenons pas le risque et enfermons !

Tout une série de facteurs influencent le risque de passage à l’acte violent et ce, peu importe que vous souffriez d’un trouble mental : l’âge, le sexe, le niveau socio-économique, l’abus de substance, un passé violent, …

Si on en revient à notre réalité hospitalière, la question du danger peut se poser à trois moments clefs : la demande d’admission, le déroulement de l’hospitalisation et la sortie du patient. A chacun de ces moments, l’équipe tente de rencontrer l’humain derrière l’acte commis. Riche de notre identité de soignant, nous avons probablement trop tendance à éviter l’acte pour se concentrer sur l’histoire du patient. Or, dans notre constante remise en question, il nous semble malgré tout important de s’arrêter sur l’acte commis comme indice inéluctable de la dangerosité, permanente ou ponctuelle, de la personne. « Si vous voulez comprendre l’artiste, vous devez regarder sa peinture » [9]

Dès lors, dans notre pratique quotidienne, il s’agit de surfer entre diverses rencontres : celle du patient, de la maladie, de l’acte et surtout de l’humain qui réunit ses trois aspects. Trouver une juste position pour être capable de soigner l’autre dans sa réalité, et cela amène parfois au constat que, pour certains, leur place est en prison.

Docteur Schepens, psychiatre et Virginie De Baeremaeker
Psychologue clinicienne
, Clinique de la Forêt de Soignes, janvier 2018

Illustrations : Charlotte De Saedeleer

Quelques chiffres utiles... [10]

  • De 85 à 97 % des agresseurs ne sont pas des malades mentaux ;
  • Plus de 90% des patients ayant été hospitalisés en psychiatrie ne sont pas violents ;
  • Le pourcentage d’actes de violence attribuable aux malades mentaux est estimé entre 3 à 5%, ce qui signifie que si on arrivait à éradiquer la violence liée aux troubles psychiatriques, 95 à 97 % des actes de violence continueraient d’être perpétrés.

Prochain rendez-vous en février !


Le prochain article sera l’occasion de rencontrer ces internés à travers le récit de plusieurs parcours qui illustrent bien la diversité des rencontres.

Notes
 

[1Les Dingues Et Les Paumes par Hubert Félix Thiefaine
[2] Parole d’interné
[3] L’Observatoire International des Prisons
[4] Loi du 1 juillet 1964 de défense sociale à l’égard des anormaux et des délinquants
[5] Loi relative à l’internement du 5 mai 2016. Pour en savoir plus à ce sujet : http://www.brudoc.be/opac_css/index.php?lvl=notice_display&id=26544
[6] Référence au titre d’une chanson d’H.F. THIEFAINE
[7] Le DSM- III - Diagnostic and Statistical Manual, troisième révision - est un outil de classification des troubles mentaux publié aux États-Unis en 1980 par une équipe dirigée par Robert Spitzer au service de l’Association américaine de psychiatrie (APA).
[8] A lire à ce sujet : « Tous fous ou la psychiatrie 5.0 », Nicolas ZDANOWICZ, Pierre SCHEPENS, Editions Academia Louvain-La-Neuve, Collection Pixels, Octobre 2015.
[9] "Mindhunter", John DOUGLAS, Mark OLSHAKER, Editions Michel Laffont, Octobre 2017.
[10] « Risque de violence et troubles mentaux graves », J.-L. DUBREUCQ, C. JOYAL, F. MILLAUD, Annales Médico Psychologiques, Octobre 2005.


 

« NOUS SOMMES TOUS FOUS ! »

 
Nous-sommes-tous-fous-pierre-schepens-dossier-folie-Le-Vif--dec-2017-1.jpg

Réelle épidémie de troubles mentaux ou illusion mercantile et mondialisation de la psychiatrie ? Pierre Schepens, médecin chef de la clinique de la forêt de Soignes, à Bruxelles, explicite l’actuel « boom » des maladies mentales, en dénonçant un modèle hégémonique américain : « une machine à fabriquer des troubles mentaux », derrière laquelle se cacherait un business éhonté. 


 

Justice et santé mentale #3

 

Justice et santé mentale, l’internement en Belgique expliqué par des professionnels de la santé

Trajet de soins pour patients internés : de la prison à un cadre de soin ouvert

 

A l’initiative de deux professionnels de la santé mentale, le Docteur Pierre Schepens, Psychiatre - médecin chef du site de la Clinique de la Forêt de Soignes et Virginie De Baeremaeker, Psychologue-criminologue à la Clinique de la Forêt de Soignes, le CBCS* diffuse une série d’articles sur l’internement en Belgique, comme trajectoire pénale (et non comme mesure de protection), souvent mal connue.
Avec, entre autres, ces questions : « Etre interné pour échapper à la prison ? Tous fous ? Tous dangereux ? Un parcours d’internement, c’est quoi exactement ? Quels dispositifs de soins existent en aile psychiatrique ? Que deviennent les personnes internées une fois dehors ? » etc...
Ainsi qu’un regard jeté sur le passé de cette clinique peu commune permettant de comprendre l’évolution d’une institution jusqu’à son projet de places réservées à l’internement.

Objectifs de ce partenariat rédactionnel : aller au-delà des idées reçues et pourquoi pas, favoriser la concertation entre soins hospitaliers et ambulatoires...
Ces articles se veulent écrits comme un feuilleton, par épisodes et seront publiés d’octobre 2017 à septembre 2018.

*CBCS : Conseil Bruxellois de Coordination Sociopolitique

Troisième article de notre série "L’internement comme trajectoire pénale", par Pierre Schepens, psychiatre et Virginie De Baeremaeker, psychologue.
"On ne va jamais aussi loin que lorsqu’on ne sait pas où on va". (deuxième partie)

Dans les épisodes précédents


Notre réalité du terrain nous a donné l’envie de partager notre expérience dans la prise en charge des personnes internées. Dans un premier temps, nous avons voulu balayer certaines idées reçues dont celle, prégnante dans la société, que l’internement représente une échappatoire à la prison, ce qui, rappelons-le, est totalement FAUX. Avant d’aller plus loin dans les questions spécifiques liées à cette clinique singulière, nous avons voulu raconter l’histoire de notre institution car si l’on ne va jamais aussi loin que lorsqu’on ne sait pas où l’on va, il importe de savoir d’où l’on vient. Dans l’article ci-dessous, nous racontons la genèse de notre projet d’accueil de patients libérés à l’essai dans le cadre du trajet de soins pour patients internés.

La genèse : accorder nos valeurs et nos actes


La Directrice générale entre dans mon bureau fin 2013 et me demande si, par hasard, je ne serais pas intéressé de répondre à un appel à projet dans le cadre du trajet de soins pour patients internés poétiquement appelé : « Projet dans le cadre du solde des moyens pour le plan pluriannuel de l’autorité fédérale portant sur les internés ». Surprise et à nouveau perplexité. J’étais moi-même pétri de représentations sociales stigmatisantes à connotation négative concernant les personnes internées même si, de manière très exceptionnelle, nous avions déjà accueilli l’une ou l’autre de ces personnes dans notre clinique.

Bien sûr, d’un point de vue moral, idéologique et éthique, nous vibrions à l’unisson de l’indignation de la Ligue des Droits de l’Homme et étions prompts à dénoncer les conditions, souvent inhumaines, du quotidien de ces personnes.
Bien sûr, nous ne pouvions que déplorer les manquements de l’Etat belge à l’égard des internés. 
Bien sûr, nous plaidions pour un meilleur équilibrage entre le soin et la sécurité.

Bien sûr, … mais de là à entrer dans la danse et ouvrir l’une de nos unités à l’accueil de 5 patients libérés à l’essai - puisqu’il ne s’agissait, dans cette première vague, que d’accueillir 5 personnes - c’était une autre histoire … 
Puis, considérant qu’il fallait être cohérent et accorder nos valeurs avec nos actes, nous avons répondu favorablement à la proposition de notre Directrice générale et avons ensemble écrit un projet thérapeutique, bien conscients d’être totalement novice en la matière.

Nos premiers pas : comme des routards mal préparés…


Courant 2014, le premier avril pour être précis, nous recevons un avis favorable du Ministère avec, en sus, un petit financement permettant d’engager du personnel complémentaire afin d’accueillir, parmi les autres patients de l’unité BAOBAB, majoritairement souffrant de trouble psychotique bipolaire ou apparenté, 5 personnes libérées à l’essai.

L’idée était de proposer une alternative aux structures spécialisées dans la prise en charge des internés et d’accueillir ces patients comme et parmi les autres et ce, sans modifier notre cadre de soins totalement ouvert. L’idée générale étant de privilégier le soin en exerçant une fonction contenante plutôt que la contention sécuritaire.

L’appel à projet émanant du très officiel SPF Santé en lien avec le SPF Justice, nous pensions, premier acte de candeur, qu’il répondait à une demande et à une attente forte du terrain afin de pouvoir désincarcérer ces patients. Nous nous attendions à être rapidement submergés de demandes, pensez-vous, près de 4.000 internés et 5 petites places dans notre institution … Mais, rien ! Pas un mail, pas un coup de fil … Rien !

image1.jpeg

Surpris et étonnés, nous contactions les personnes relais chargées de l’implémentation du projet. S’en suit une réponse laconique : 
  « Il faut vous faire connaitre ! » 
  « Quoi, personne n’est au courant ? » 
  « C’est possible »

Certes, le projet a été lancé le premier avril, mais quand même.
Pas de patient donc, mais déjà des réunions de concertation, de coordination, de comité d’accompagnement et autre comité stratégique. Toujours pas de patient mais un mantra qui tourne dans nos têtes « il faut apprendre et il faut nous faire connaitre ». A oui, mais de qui ? Tout cela semble compliqué ! Mais encore. Nous contactons à nouveau les coordinateurs du projet : 
  « Qui devons-nous rencontrer ? » 
  « Toutes les personnes qui participent à la prise en charge des internés » 
  « C’est-à-dire ? » 
  « Les services psychosociaux et les équipes de soins des annexes psychiatriques par exemple » 
  « Les services psychosociaux et les équipes de soins c’est pas la même chose ? » 
  « Non ! les uns expertisent et construisent le projet » 
  « Et les autres ? » 
  « Ils soignent ! » 
  « Soigner, n’est-ce pas aussi participer à la construction d’un projet ? » 
  « Pas ici. Et de plus, c’est écrit dans la loi, ces deux entités ne sont pas censées communiquer entre elles ! » 
  « Ah bon. D’accord, allons les voir mais, elles sont où ces annexes ? »
Des novices qu’on était, vous dis-je ! 
  « Ah oui, il faut aussi visiter les établissements de défense sociale » 
  « Qui sont ? » 
  « Les Marronniers à Tournai et Paifve en région liégeoise » 
  « Ok, et au fond, elles dépendent de qui ces institutions ? » 
  « Tournai, du SPF Santé et Paifve, du SPF Justice » 
  « C’est quoi la différence ? » 
  « En gros, à Tournai, ce sont les soignants qui ont les clés et, à Paifve, ce sont les gardiens » 
  « Ok, mais, qui sont les envoyeurs ? » 
  « De toute façon, il vous faut rencontrer les différentes Commissions de défense sociale, c’est eux qui prennent les décisions » 
  « Ah. Et elles sont où ces Commissions ? » 
  « Un peu partout ! »

image3.jpeg



Petit moment de doute et de flottement … qu’est-ce qu’on fout là ?! 
Alors on apprend, on se forme, on se renseigne, on visite, on invite, on écoute, on prend des notes et on accueille enfin nos premiers patients au compte-goutte. Bref, nous tentons de nous guider dans les arcanes des structures médico-judiciaires tels des routards mal préparés.

Ce qui nous a le plus frappé, et ceci dit sans parano aucune, c’est que pour le moins personne ne voyait en nous l’avenir radieux de l’internement ! Mais plutôt, des hurluberlus naïfs et utopiques, se vantant d’avoir inventé l’eau froide.

La construction


Ah oui, quitte à passer pour des naïfs, notre projet thérapeutique évoquait une durée de séjour de 6 mois et ce, alors qu’il faut parfois 6 mois à un interné pour obtenir une permission de sortie afin de pouvoir se rendre à un entretien de préadmission chez nous.

Qu’à cela ne tienne, nous ferons et faisons toujours le premier entretien de préadmission en prison. Et les patients continuent à arriver tant bien que mal. Après cette période de lancement pour le moins balbutiante, nous avons adopté une vitesse de croisière et accueilli au terme de la première année complète, 2015, dix patients internés, ce qui correspondait à notre « cahier des charges » 5 patients, 6 mois de séjour, égale à 10 patients.

Sans pouvoir encore clamer, loin de là notre expertise de soins en la matière, nous avons progressivement acquis un certain niveau de connaissance du réseau, créé des liens, fait des rencontres, souvent belles, et appris, courant 2015, qu’il nous était proposé de passer de 5 à 10 lits à partir de janvier 2016 avec, toujours à la clé, un petit subside permettant d’étoffer encore l’équipe. Aux infirmières, éducateurs, assistantes sociales, se sont ajoutées une psychologue et une psycho-criminologue aujourd’hui, coauteur de cette série d’articles.

image4.jpeg

Nous avons poursuivi notre démarche de professionnalisation de l’équipe, tenté d’améliorer notre savoir-faire et développé le faire-savoir à travers des rencontres qui nous ont autant permis de faire connaissance que de nous faire connaitre, de tisser des liens et d’apprendre.

Progressivement, notre carnet d’adresses s’est étoffé : avocats spécialistes en la matière, psychiatres des prisons et des instituts de défense sociale, assistants de justice, au-delà des incontournables de la maison de justice de Nivelles, équipes mobiles, relais, outreaching, professeurs de criminologie, membres des diverses Commissions de défense sociale et, tout cela bien sûr, avec le soutien de la coordinatrice du trajet de soins et du responsable auprès du SPF Santé du trajet de soins.

Sur le terrain, nous continuons à apprendre notre métier tout en gardant le cap des objectifs que nous nous étions fixés. Au moment où nous avions enfin commencé à maitriser les arcanes juridiques et médicolégales du système belge d’internement, nous apprenons qu’une nouvelle loi allait enfin entrer en application en octobre 2016. Nouvelle loi, nouvelles pratiques et nouvelles inconnues mais, cette-fois, pas que pour nous, mais pour l’ensemble des intervenants autour de la question de l’internement.

La consolidation


L’intention sous-jacente à cette nouvelle loi, par d’aucun jugée d’emblée trop juridique et rigide, est de répondre aux inflexions des structures européennes et mondiales des Droits de l’Homme qui n’ont cessé de pointer du doigt la Belgique comme mauvais élève de l’Europe en matière de prise en charge des patients internés. Jugés non condamnables car non responsables, ils croupissent pourtant parfois plusieurs années dans les annexes psychiatriques de nos prisons où leur sort n’est certainement pas plus à envier que ceux des prisonniers des droits communs.

Parmi les projets du master plan interné, c’est ainsi qu’on l’appelle car il rassemble les compétences d’au moins 3 ministères SPF Santé, SPF Justice et régie des bâtiments, il y a la construction de « Centre de psychiatrie légale ». Ce, afin de sortir les internés de prison et d’augmenter la place du soin dans un environnement résolument sécuritaire.

Deux centres existent déjà en Flandre, à Gand et à Anvers. Il est question de transformer Paifve et Tournai en « CPL » et de construire, pour l’arrondissement de Bruxelles et du Brabant Wallon, un « CPL », en Brabant Wallon, à Wavre. Le CPL déjà annoncé dans la presse mais pas encore construit et pour cause, il n’est pas sûr que le terrain soit déjà acquis et, au moment de la rédaction de cet article, pas plus que n’est encore disponible voire écrit le dossier d’appel à projet censé permettre de recruter les futurs opérateurs de ce centre.

Dans l’attente de ce CPL, les structures hospitalières impliquées dans la prise en charge des patients internés furent sollicitées par le SPF Santé pour « upgrader » moyennant financement, les lits consacrés aux patients internés. C’est ainsi qu’il nous a été proposé, comme à d’autres institutions, de transformer l’ensemble de l’unité BAOBAB en unité médicolégale, passant ainsi de 5 patients en avril 2014 à 26 patients soit, l’entièreté du service en juillet 2017 et ce, avec un engagement assez conséquent de personnel à l’appui.

Voilà comment aujourd’hui, à défaut de savoir où l’on va, vous pouvez vous faire une idée d’où l’on vient.

Docteur Schepens, psychiatre
Virginie De Baeremaeker, Psychologue clinicienne,
Clinique de la Forêt de Soignes, décembre 2017

Illustrations : Charlotte De Saedeleer

Rendez-vous en janvier 2018 !

Le prochain article sera consacré à cette question qui fâche : « Tous fous ? Tous dangereux ? ».

http://www.cbcs.be/Trajet-de-soins-pour-patients-internes-de-la-prison-a-un-cadre-de-soin-ouvert


 

Justice et santé mentale #2

 

Justice et santé mentale, l’internement en Belgique expliqué par des professionnels de la santé

La Clinique de la Forêt de Soignes : une folle histoire !

A l’initiative de deux professionnels de la santé mentale, le Docteur Pierre Schepens, Psychiatre - médecin chef du site de la Clinique de la Forêt de Soignes et Virginie De Baeremaeker, Psychologue-criminologue à la Clinique de la Forêt de Soignes, le CBCS* diffuse une série d’articles sur l’internement en Belgique, comme trajectoire pénale (et non comme mesure de protection), souvent mal connue.
Avec, entre autres, ces questions : « Etre interné pour échapper à la prison ? Tous fous ? Tous dangereux ? Un parcours d’internement, c’est quoi exactement ? Quels dispositifs de soins existent en aile psychiatrique ? Que deviennent les personnes internées une fois dehors ? » etc...
Ainsi qu’un regard jeté sur le passé de cette clinique peu commune permettant de comprendre l’évolution d’une institution jusqu’à son projet de places réservées à l’internement.

Objectifs de ce partenariat rédactionnel : aller au-delà des idées reçues et pourquoi pas, favoriser la concertation entre soins hospitaliers et ambulatoires...
Ces articles se veulent écrits comme un feuilleton, par épisodes et seront publiés d’octobre 2017 à septembre 2018.

*CBCS : Conseil Bruxellois de Coordination Sociopolitique

Ce second article de notre série "L’internement comme trajectoire pénale" s’attache cette fois à l’histoire de la Clinique de la Forêt de Soignes, lieu de travail des auteurs de cet article - Pierre Schepens, psychiatre et Virginie De Baeremaeker, psychologue. Ce regard jeté sur le passé permet de comprendre l’évolution d’une institution jusqu’à son projet de places réservées à l’internement. Et comment l’espace - bien plus que de simples murs - joue un rôle essentiel dans la réflexion et la prise en charge autour de ces patients et invite les professionnels de la santé mentale à réinventer leurs pratiques.

Pourquoi parler de l’internement comme trajectoire pénale ?

« Notre réalité de terrain nous a donné envie de partager notre modeste expérience dans la prise en charge des personnes internées et, par ce biais, d’en découdre avec certaines idées reçues. Ainsi nous avons fait le constat que la mesure d’internement n’était en rien une échappatoire à la prison ni une non-réaction de la justice belge, mais bien une trajectoire pénale sensée être à mi-chemin entre le juridique et le soin. Cette série d’articles prend naissance dans notre pratique clinique quotidienne avec des personnes internées libérées à l’essai à l’Unité Baobab de la Clinique De la Forêt De Soignes. Cette pratique est elle-même influencée par l’histoire de cette clinique peu commune que nous proposons de vous raconter ici. » Virginie De Baeremaeker, psychologue. 

La Clinique de la Forêt de Soignes : une folle histoire !

"On ne va jamais aussi loin que lorsqu’on ne sait pas où on va" (Chistophe Colomb)
Il était une fois, une histoire folle, une histoire de fous.
Après que la Directrice Générale de la Clinique Docteur Dersheid soit venue, courant 2006, me proposer de quitter le confort, certes tout relatif, du service de Psychiatrie d’un grand hôpital du Brabant Wallon que je dirigeais à l’époque pour piloter un nouveau projet à Dersheid, je fus pour le moins perplexe. 
Dersheid ?! Cette énigme nichée au cœur de la Forêt de Soignes qui invitait à rejoindre une plaque signalétique « Dr. Dersheid », que tout navetteur empruntant le ring de Bruxelles a dû croiser mille fois du regard.
Dersheid ?! Cette clinique qui a fait les beaux jours et les fous-rires de feu l’émission humoristique phare de la première chaine radio de la RTBF, « Le jeu des dictionnaires ».
Dersheid ?! Cette clinique que tout le monde de la santé mentale connaissait sans savoir si elle existait vraiment.
Dersheid ?! Cette clinique dont on ne savait plus si elle était gériatrique ou psychiatrique.
Le deal était le suivant : « Je te donne 90 lits et tu y construis un projet thérapeutique psychiatrique cohérent, innovateur, avec carte blanche totale ». Indubitablement, cela méritait une petite visite.

Alors, j’ai fait ce que peu de gens ont fait, quitter la routine du ring pour suivre le fameux panneau « Dr. Dersheid ». Ensuite, j’ai emprunté la contre-allée qui mène au chemin du sanatorium car, oui, historiquement, la Clinique était, au départ, un sanatorium accueillant des patients souffrant de tuberculose, maladie endémique au début du XXème siècle. Le chemin s’engage dans la Forêt de Soignes pour aboutir au domaine de la clinique proprement dit.

image1-2.jpeg

La clinique comporte deux bâtiments principaux, le plus ancien inauguré en 1905 à l’allure d’un décor de cinéma – ce qu’il a d’ailleurs été à l’occasion entre autre du tournage d’Oscar et La dame rose et du Huitième Jour. Il fit office, dans un premier temps, de sanatorium pour hommes avant d’accueillir, dans les années septante, 60 lits psycho-gériatriques sous le nom de Pavillon Laennec. Aujourd’hui, ce pavillon est vide et rendu à la nature et à la Région Wallonne, propriétaires des lieux.

En poursuivant mon chemin, je croise sur la gauche une chapelle érigée en 1935 par une grande famille donatrice. Puis j’aperçois, au bout de la route, le bâtiment le plus récent, inauguré dans son architecture actuelle en 1937 et qui héberge actuellement la Clinique de la Forêt de Soignes.

Le docteur Derscheid, pas qu’un mythe !

A cette époque, en 1937, les pavillons Vésale et Laennec constituaient le sanatorium : « Les Pins ». Ce sanatorium était dirigé par le Docteur Gustave DERSHEID (1871-1952) et administré par l’ASBL ANBCT . Cette association créée en 1923 est toujours aujourd’hui l’ASBL faitière de la Clinique de la Forêt de Soignes au sein de Silva Medical.

Première révélation, le Docteur Derscheid a bien existé et n’était ni aliéniste, ni psychiatre, mais pneumologue spécialiste de la tuberculose et collègue et contemporain entre autre du célèbre Docteur Bordet dont un hôpital Bruxellois porte également le nom.

Non content de diriger la clinique, le Docteur Dersheid a également, durant la guerre 1940-1945, ferraillé avec les autorités Nazi pour protéger de la famine et de l’abandon les patients de sa clinique et ce, sans jamais faire d’aucune sorte allégeance au régime Nazi ni collaborer de quelque manière que ce soit avec les occupants. Il fut même, avec son épouse, brièvement incarcéré. Avec d’autres, il négocie le maintien de soins dignes pour les patients et obtient même qu’un timbre soit émis par la poste pour subsidier la lutte contre la tuberculose avec l’aval des autorités allemandes. Ce qui ne manque pas de piquant quand on sait que le logo de la lutte contre la tuberculose est la croix de Lorraine qui est aussi le symbole du Général De Gaulle et de la Résistance Française. Ce qui semble avoir totalement échappé aux autorités Allemandes.

Le Docteur Dersheid meurt le 11 janvier 1952, au moment où les antibiotiques annoncent la victoire contre la tuberculose qui signe également la fin des sanatoriums et le début du traitement ambulatoire de cette maladie.

A l’aube d’une nécessaire réorientation de la clinique, celle-ci fut rebaptisée « Clinique du Docteur Dersheid », nom qu’elle portera jusqu’en 2011, année où j’ai, avec beaucoup de complicité, « tué le Père » et rebaptisé l’institution du nom actuel de la Clinique de la Forêt de Soignes. Mais ceci est une autre histoire.

Une clinique "dépaysante" et décalée...

J’entre donc dans le Pavillon Vésale. La première impression, outre la beauté époustouflante de la Forêt, est le sentiment de calme et de sérénité. Ensuite, c’est l’extrême propreté des lieux qui leur donne plus un côté vintage que vieillot et, surtout, la grande gentillesse de tout le personnel soignant que j’ai pu y rencontrer. Bref, plus qu’un choc, ce fut un contraste, un dépaysement total par rapport à la cohue et au stress inhérent de l’hôpital général qui faisait, à l’époque, mon quotidien.

Je fus accueilli par la Directrice Générale, la Directrice Médicale et le Président du Conseil d’Administration de l’ANBCT de l’époque, le Docteur Raoul Titeca.
Tous trois me confirmèrent le deal : « Tu viens travailler chez nous et tu auras carte blanche pour construire un projet psychiatrique avec les 90 lits dont dispose la clinique ». La perplexité a complètement disparu pour faire place au désir de relever le challenge. J’ai rapidement décidé de donner ma démission de Chef de Service de Psychiatrie. Cette décision a laissé perplexe mes collègues et le Directeur Médical et Général de la Clinique que je quittais. Après un préavis presté en bonne et due forme, j’intègre mes nouvelles fonctions le 1er septembre 2007.

image2.jpeg

Et que s’est-il passé pour la Clinique Dersheid entre l’éradication de la tuberculose et mon arrivée à la tête du département psychiatrique ? Entre 1955 et 1975, les sanatoria de l’ANBCT connaissent une situation difficile. Le traitement ambulatoire de la tuberculose a rendu leur rôle marginal. En 1975, la clinique du Docteur Derscheid disposait toujours de 219 lits. Malgré une première évolution qui a permis de transformer une partie des lits en service de revalidation cardio-pulmonaire, les autres lits, toujours dédiés à la tuberculose étaient chroniquement sous-occupés. Il fallait être lucide, les sanatoria étaient voués à la disparition. Leur existence même était remise en question par le ministère de la santé publique. Il fallait réagir, ce que firent les administrateurs qui sollicitèrent l’aide de leur fédération hospitalière. Celle-ci répondit présente et un nouveau conseil d’administration fut mis sur pieds sous la direction du célèbre Docteur Wynen, chirurgien patron de la Clinique de Braine l’Alleud et grand défenseur de la profession médicale face à l’Etat.

L’implication du Docteur Wynen était très probablement liée au fait qu’il a lui-même, à la sortie du camp de concentration de Buchenwald, souffert d’une tuberculose pulmonaire grave qui l’a cloué deux ans au lit dans un sanatorium après la guerre. 
Sous l’égide du Docteur Wynen un plan de reconversion solide a vu le jour. Dersheid deviendra progressivement un centre de revalidation cardiologique, polypathologique, locomoteur mais également psychiatrique, la clinique accueillant 90 lits de psychiatrie. Ces fameux 90 lits qui me seront confiés dès 2007.
Après avoir en quelque sorte ressuscité l’institution, le Docteur Wynen cesse ses activités et cède la main. C’est le Docteur Raoul Titeca, psychiatre et gestionnaire – et oui ce n’est pas incompatible-qui reprend la direction du conseil d’administration en 1998. Il décide de solliciter l’implication des grandes familles industrielles qui ont lancé l’aventure au début du XXème siècle dont la famille Solvay.

La clinique reprend son développement mais subit les conséquences de la régionalisation. Désormais, le site appartient à la Région Wallonne qui classera le domaine en site Natura 2000. Concrètement, cela représente certains bienfaits pour la nature mais cela implique qu’aucun développement de la Clinique ne sera désormais possible sur ce magnifique site naturel. Le conseil d’administration cherche un nouveau lieu pour construire une clinique moderne dans la région de Wavre. L’ANBCT achète au CPAS de Wavre les 95 lits de revalidation du Champs Sainte-Anne qui s’ajoutent à ceux de Dersheid. En 2007, au moment de mon arrivée, il était déjà clairement question de faire déménager les lits de médecine somatique et de revalidation de Dersheid vers Wavre où ils fusionneraient avec les 95 lits du Champs Saint-Anne dans ce qui deviendra la Clinique du Bois de la Pierre. Il ne resterait alors, sur le site de Dersheid, que les 90 lits de psychiatrie, majoritairement occupés par des patients psycho-gériatriques.

De la psychogériatrie à la psychiatrie

Mon arrivée et la mise en place du nouveau projet psychiatrique s’inscrivent indubitablement dans une nouvelle et vaste réorganisation rendue nécessaire, comme les précédentes, par l’évolution du paysage médical social et politique du pays.

Petit à petit, les choses prennent forme avec la collaboration, souvent enthousiaste, parfois inquiète, de tout le personnel. Nous décidons, au fur et à mesure, de transformer les 4 unités orientées psychogériatrie en unités de psychiatrique centrées sur les problématiques de santé mentale non ou trop partiellement prises en charge dans le Brabant Wallon avec l’objectif de nous inscrire de manière beaucoup plus lisible dans le réseau psychiatrique et de Santé Mentale du Brabant Wallon et, plus largement, de la Fédération Wallonie Bruxelles. Savoir-faire et faire-savoir constituaient la base de nos objectifs indissociables.

A l’aube du déménagement des patients somatiques vers la Clinique du Bois de la Pierre, nous disposions de 4 unités : une de psychiatrie générale, une d’alcoologie, une de prise en charge des patients psychotiques et pathologie apparentée et une unité de psycho-gériatrie.

Une fois la Clinique du Bois de la Pierre inaugurée, le moins que l’on puisse dire est que le site de Dersheid fut étonnamment vide et silencieux. Les 90 lits occupaient désormais un espace initialement dédicacé à près de 160 patients.

Ces grands espaces vides nous ont donné des idées et nous ont amené à retravailler le projet thérapeutique en tenant compte de l’espace libre et du relatif isolement de la Clinique « perdue au milieu de la Forêt de Soignes ».Plus encore qu’avant, il devenait vital de développer des réseaux de collaboration tant avec les structures de réseau de santé mentale qu’avec les hôpitaux généraux de la région, sans oublier de maintenir un lien avec la Clinique du Bois de la Pierre désormais à une petite demie heure de route, du moins, quand la circulation le permet. La Clinique du Bois de la Pierre et la clinique Docteur Dersheid sont regroupés sous le nom barbare de CHRPBW.

Le projet psychiatrique s’est affiné, nous avons, en deux temps, supprimé toute référence à la psychogériatrie en augmentant les lits de l’unité d’alcoologie et de l’unité pour patients psychotiques. Mais, surtout, nous avons, avec l’appui total et enthousiaste de la Direction et du Conseil d’Administration, créé un hôpital de jour, disposant de 17 places. Le projet étant bien structuré, chaque unité fut baptisée en lien avec cette chance inouïe que l’on a de travailler au milieu des bois. L’unité de psychiatrie générale porte désormais le nom de Nemos, l’unité d’alcoologie d’Aubier, l’unité pour patients psychotiques se nomme Baobab et l’hôpital de jour, dès sa naissance, porta le nom de Renouée.

Le temps était venu de tuer symboliquement et définitivement le Père et de changer, une nouvelle fois, le nom de l’institution. C’est ainsi, qu’en 2011, à l’occasion de l’enregistrement d’une des dernières émissions « Le jeu des dictionnaires », nous avons décroché le panneau « Dr. Dersheid » qui aujourd’hui trône dans mon bureau entre un portrait de Serge Gainsbourg et un calendrier à l’effigie de Bob Marley, pour le remplacer par celui de la Clinique de la Forêt de Soignes. Entre temps, le Conseil d’Administration est resté actif et, à la faveur de la régionalisation des soins de santé, a accueilli en son sein la Clinique du Scheutbos, hôpital gériatrique situé à Bruxelles.

Suite à cela, le nom barbare et éphémère de CHRPBW fut remplacé par l’actuel Silva Medical.

Quelle histoire !

Tout semblait enfin stable. Fini le sanatorium des Pins, le Pavillon Laennec, le Pavillon Vésale, la Clinique Docteur Dersheid et le CHRPBW. Ne reste plus que l’ANBCT, toujours présente bon pied bon œil depuis 1923 et Silva Medical avec ses 3 sites : Bois de la Pierre, Forêt de Soignes et Scheutbos.

Tout semblait calme disais-je, du moins, jusqu’au jour où la Directrice Générale, cette-fois, de Silva Medical mais toujours la même personne, entra dans mon bureau …

Docteur Schepens, psychiatre
Virginie De Baeremaeker, Psychologue clinicienne,

Clinique de la Forêt de Soignes, novembre 2017

La suite, dans le prochain épisode du mois de décembre !

Illustrations : Charlotte De Saedeleer

Notes
[1] Pour rappel, le CBCS diffuse une série d’articles sur l’internement en Belgique, comme trajectoire pénale (et non comme mesure de protection), souvent mal connue. Pour plus d’info et accès aux autres articles, c’est par ici.

 http://www.cbcs.be/La-Clinique-de-la-Foret-de-Soignes-une-folle-histoire


 

Justice et santé mentale #1

 

Justice et santé mentale, l’internement en Belgique expliqué par des professionnels de la santé

L’internement : mieux comprendre, se comprendre, décloisonner...

A l’initiative de deux professionnels de la santé mentale, le Docteur Pierre Schepens, Psychiatre - médecin chef du site de la Clinique de la Forêt de Soignes et Virginie De Baeremaeker, Psychologue-criminologue à la Clinique de la Forêt de Soignes, le CBCS* diffuse une série d’articles sur l’internement en Belgique, comme trajectoire pénale (et non comme mesure de protection), souvent mal connue.
Avec, entre autres, ces questions : « Etre interné pour échapper à la prison ? Tous fous ? Tous dangereux ? Un parcours d’internement, c’est quoi exactement ? Quels dispositifs de soins existent en aile psychiatrique ? Que deviennent les personnes internées une fois dehors ? » etc...
Ainsi qu’un regard jeté sur le passé de cette clinique peu commune permettant de comprendre l’évolution d’une institution jusqu’à son projet de places réservées à l’internement.

Objectifs de ce partenariat rédactionnel : aller au-delà des idées reçues et pourquoi pas, favoriser la concertation entre soins hospitaliers et ambulatoires...
Ces articles se veulent écrits comme un feuilleton, par épisodes et seront publiés d’octobre 2017 à septembre 2018.

*CBCS : Conseil Bruxellois de Coordination Sociopolitique

Surveiller et prescrire ?

 « L’état psychotique, échappatoire à la prison ? » [1]. Voilà ce qu’on pouvait lire à la une de Libération le 29 novembre 2011 lors du procès du norvégien Anders Behring Breivik, dit le tueur d’Oslo, terroriste norvégien ayant perpétré et revendiqué les attentats terroriste du 22 juillet 2011 en Norvège. Lors de son procès, la question de la responsabilité pénale s’est posée et a suscité de vives réactions dans la presse. Considéré comme pénalement responsable de ses actes, Anders Behring Breivik a finalement été condamné à vingt et un ans de prison.

image1-3.jpeg

Quatorze ans plus tôt, c’est un autre criminel qui fait la une du même quotidien : 
« Le garagiste bruxellois accusé de l’enlèvement et du viol de Loubna Benaïssa, la petite Marocaine de 9 ans retrouvée morte en mars dernier, a été déclaré « irresponsable » par les experts psychiatres. Ceci va vraisemblablement arrêter les poursuites contre ce récidiviste de 34 ans, dont les aveux avaient déclenché en Belgique une vague d’émotions et de colère comparable à celle provoquée en août 1996 par l’affaire Dutroux » [2]. Interné jusqu’à son dernier souffle, Patrick Derochette décèdera le 14 décembre 2016.

Y-a-t-il un quelconque intérêt pour un criminel à se faire interner ? « Cela va vraisemblablement arrêter les poursuites »… Nous semblons, pour la plupart d’entre nous, animé par l’idée que l’internement permettrait d’échapper à la prison, voire à la justice, cette idée reçue crée souvent dans l’opinion publique et dans le vécu des familles un énorme sentiment d’injustice mêlée à de l’insécurité. On s’interroge parfois sur la raison pour laquelle certains auteurs de crimes parfois violents s’en sortent « si facilement » et justice est dans ce cas bien fortement réclamée.

Il semblerait donc que plaider la folie soit une bonne tactique pour passer entre les mailles du filet d’une justice répressive. Et cette rumeur a la peau dure. Outre l’opinion publique, certains professionnels véhiculent cette idée jusque dans la presse. C’est le cas d’un expert psychiatre qui déclare dans La Capitale le 18 février 2013 : « Il n’est pas le seul, parmi les détenus, à faire semblant d’entendre des voix pour échapper à la justice » [3]. Les détenus eux-mêmes n’échappent pas à cette contamination. Tout comme le personnage de Randle P. Mc Murphy (Jack Nicholson) dans « Vol au-dessus d’un nid de coucou » [4] qui choisit de se faire interner pour échapper à la prison alors qu’il est accusé de viol sur mineur, certains détenus sont convaincus que l’internement leur évitera de longues années de prisons. En réalité, Mc Murphy ainsi que tous ceux qui sont finalement internés, réalisent progressivement que l’internement n’est pas un si bon plan… et ce n’est rien de le dire !

Tout au long de notre parcours dans les méandres de la défense sociale, il nous a été donné de découvrir des patients, des justiciables, des histoires, des non-sens, …. Nous nous sommes senti de temps à autres impuissants, compétents, touchés, désemparés, soulagés, inquiets, étonnés, … Nous sommes candides dans le domaine et, bien que outrés, pas (encore ?) découragés par la manière dont la justice belge traite nos malades mentaux. C’est cette énergie naïve qui nous donne aujourd’hui envie d’informer sur une réalité, la nôtre, de l’internement en Belgique. Afin de parler un même langage, il nous semble important de resituer clairement ce que représente pénalement cette mesure prise à l’encontre des « criminels malades mentaux ».

Une trajectoire pénale parmi d’autres…

Il existe actuellement dans le droit pénal belge, différentes trajectoires possibles. Certaines s’avèrent statistiquement plus présentes, tel que le circuit pénal classique dans lequel une personne ayant commis un fait est jugée et condamnée à une peine. Cependant, bien que moins courante, l’internement n’en reste pas moins une trajectoire pénale à part entière. Cela permet d’ores et déjà d’affirmer que la mesure d’internement ne permet pas d’échapper à la justice !

Une trajectoire pénale possible donc … Et pas n’importe laquelle puisqu’actuellement la population des internés dans nos prisons est en constante augmentation : selon le dernier rapport de l’Observatoire International des Prison (OIP), les internés étaient 640 en 2000 et 1.088 en 2014. « Ils ont ensuite diminué, principalement en raison de l’ouverture du centre de psychiatrie légale à Gand, le nombre d’internement prononcé par la justice n’ayant pas fluctué. Ils étaient environ 860 début 2016 ». [5] Faisant ainsi de cette population de justiciables, celle qui augmente de manière la plus significative, et représente 10 % de la population carcérale. Selon les statistiques du SPF justice, la population des internés en Belgique a augmenté de plus de 85 % cette dernière décennie. [6] En effet, le nombre de personnes pour qui la justice prononce une mesure d’internement est largement supérieur au nombre de personnes qui sont libérées définitivement, c’est-à-dire « désinternées ».

Mais l’internement c’est quoi exactement ?

Avant toute chose, il s’agit de différencier deux types d‘internement afin de ne pas les confondre : la trajectoire pénale (loi relative à l’internement du 5 mai 2014) et la mesure de protection (loi relative à la protection de la personne des malades mentaux du 26 juin 1990). Ce qui nous intéresse ici, c’est l’internement comme trajectoire pénale, c’est-à-dire la décision judiciaire prise face à quelqu’un qui a violé la loi, et qui dans ce cadre-là est déclaré « fou » et « dangereux ». L’actualité regorge de faits divers de ce genre, un « fou » a commis un acte de folie qui tombe sous le coup de la loi. Par exemple, ce patient du centre Hospitalier Jean Titeca qui, en janvier 2016, blesse sept personnes à l’arme blanche dans le service où il résidait. A ne pas confondre avec la mesure de protection prévue par la loi du 26 juin 1990 qui peut être prise à l’égard d’une personne qui est reconnue « malade mentale », qui met en péril sa santé ou sa sécurité et/ou constitue une menace grave pour la vie ou l’intégrité d’autrui sans qu’aucun traitement ne soit possible. Cette mesure de protection, soumise à l’appréciation du juge de paix, n’a rien d’une trajectoire pénale. Elle est prévue pour le « fou » potentiellement dangereux mais qui n’a pas enfreint la loi.

Précision faite, entrons dans la réalité judiciaire de l’internement en droit belge. Bien que légèrement rébarbatif de temps à autre, l’aspect pénal est essentiel, puisque comme nous l’avons vu un interné est un fou certes, mais un fou décrété « dangereux ». Ce qui le place d’emblée dans une double réalité : à la fois judiciaire et clinique. Avec une difficulté supplémentaire : ces deux mondes ne parlent pas la même langue, ce qui permet de comprendre pourquoi, parfois, elles ne s’entendent pas.

Il reste à comprendre comment la justice se prononce sur le « diagnostic » de « fou-dangereux ». Tout d’abord, pour être établie, une infraction doit réunir deux éléments : un élément matériel (l’accusé a-t-il commis les faits ?) et un élément moral (savait-il ce qu’il faisait ?). Si le jury répond "oui" à ces deux questions, cela signifie qu’il estime que les deux éléments fondateurs de l’infraction sont réunis et que l’auteur des faits était responsable de ses actes au moment des faits. Dans le cas précis de l’internement, le jury répond non à la deuxième question, considérant ainsi que l’auteur « n’avait pas toute sa tête » au moment des faits. En effet, selon l’article 71 du code pénal, « il n’y a pas d’infraction, lorsque l’accusé ou le prévenu était en état de démence au moment des faits ». Autrement dit, on reconnaît qu’il y a eu une infraction mais on estime que l’état mental de la personne ne nous permet pas de le considérer comme pénalement responsable de son acte et donc faire l’objet d’une peine.

Il semble que le discours médiatique s’arrête là, comme si ce constat d’irresponsabilité pénale était en soi une échappatoire à la prison. C’est par exemple le cas d’un quotidien belge qui en novembre 2015 publie un article sous le titre suivant : « Jean-Philippe Dhainaut sera interné sans être jugé », faisant référence à un matricide qui avait provoqué l’effroi en mars 2015 à Mons. Un trentenaire diagnostiqué schizophrène a mis fin aux jours de sa mère sans pouvoir expliquer son geste. « Déclaré irresponsable, il ne sera finalement pas jugé par une juridiction d’assises mais sera interné dans un établissement spécialisé. Ses troubles mentaux ainsi que la faiblesse de ses facultés intellectuelles lorsqu’il a commis son acte meurtrier présageaient ce placement en hôpital psychiatrique. » [7]

Lorsque la presse précise que cet auteur ne sera pas jugé devant la Cour d’Assise, cela ne signifie absolument pas que la justice belge laisse cet acte sans réponse. Que du contraire, jugé irresponsable et dangereux, le système pénal belge cherche pour cet auteur une réponse adéquate tant à la folie qu’à la dangerosité. Et ce, en partant de l’idée émise par Marc Metdepenningen, chroniqueur judiciaire dans le journal Le Soir, qu’« un état démocratique ne poursuit pas pénalement ses fous dangereux, il a le devoir de les prendre en charge pour que plus jamais ils ne sévissent ». [8] C’est précisément dans cette lignée que s’inscrit la loi relative à l’internement.

Pierre Schepens, psychiatre et Virginie De Baeremaeker, psychologue, à la Clinique de la Forêt de Soignes, octobre 2017

Illustration : Charlotte De Saedeleer

Pour en savoir plus sur la nouvelle loi internement :


Notes

[1http://www.allodocteurs.fr/actualite-sante-l-etat-psychotique-echappatoire-a-la-prison-_5414.html
[2http://www.liberation.fr/planete/1997/09/27/patrick-derochette-le-pedophile-belge-declare-irresponsable_215205
[3] Propos d’un expert psychiatre recueillis dans La Capitale le 18 février 2013 lors du procès du jeune Fiston Nyongabo accusé d’un meurtre commis en mars 2002 à Ixelles.
[4] Zaentz S. Et Douglas M. (Prod.), Forman M. (Réal.). (1975). One Flew Over the Cuckoo’s Nest (Film). Etats-Unis : United Artists.
[5] Notice 2016 www.oipbelgique.be
[6] Justice en chiffre 2010, SPF Justice.
[7] Publié le 30 novembre 2015
[8] Marc Metdepenningen (chroniqueur judiciaire) Le Soir, vendredi 5 mars 1999. Une défaite et une victoire.

http://www.cbcs.be/L-internement-mieux-comprendre-se-comprendre-decloisonner


 

La Gazette#55

 
gazette#55FR3-1.jpg

Réflexion pluridisciplinaire
relative à l’optimisation de la journée du patient

Dans un contexte de pression financière sur le secteur hospitalier, les patients quittent de plus en plus rapidement l’hôpital aigu modifiant ainsi - au fil du temps - leur profil. Cette évolution a pour conséquence d’augmenter la charge de travail du personnel et nous impose une adaptation de nos pratiques afin de rester un centre de référence en réadaptation. C’est notamment pour cette raison que nous avons mis en place un groupe de travail pluridisciplinaire.