Interné, une condamnation à vie ?

 

Interné, une condamnation à vie ?

Que deviennent ces patients dits "fous dangereux" lorsqu’ils quittent l’hôpital pour poursuivre leur trajet de réinsertion ? Libéré du carcan judiciaire de l’internement ne signifie aucunement être libéré de la maladie. Au quotidien, cette distinction est source de désaccord, de conflit et d’incompréhension. C’est ce que nous raconte, entre autres, cet article, rédigé par 2 professionnels de la santé mentale.

« Il existe des gardiens de l’âme, des intellectuels, qui voient le monde à travers des schémas préconçus et qui de fait ne trouvent le Salut que dans les traditions – ce qui revient à ne pas trouver le Salut du tout. »
Charles Bukowski- Sur l’écriture

Dialogue avec mon garagiste

– Vous êtes psychiatre, vous ? 
– Oui
– Et vous faites quoi exactement ? 
– Je dirige une unité psychiatrique médico-légale qui prend en charge des personnes internées, libérées à l’essai. 
– Oufti ! s’exclame mon garagiste pourtant grand supporter d’Anderlecht… C’est vous dire s’l était étonné. 
– Et vous faites ça dans la clinique tout près d’ici ? 
– Non… C’est sur un autre site, à la Hulpe. 
– Ah… ça va alors ! 
– Remarquez, il va bientôt se construire un centre de psychiatrie légale ici, à Wavre, non loin de votre garage. 
– Ah bon… Remarquez, ça me rappellera ma jeunesse. 
– Comment ça ? 
– Il y a très longtemps, il y avait un hôpital psychiatrique non loin d’ici. 
– J’ignorais… 
– Et si. Il est détruit depuis longtemps. Je me souviens. Quand j’étais petit, avec les copains, le dimanche, on allait à vélo vers l’hôpital dans l’espoir de voir des fous dangereux, genre en camisole de force ou avec un entonnoir sur la tête. On était des gamins. 
– J’imagine, et alors. 
– He bien, on n’y est pas retournés souvent. 
– Pourquoi ? 
– Parce qu’en fait, on a été déçu. En matière de phénomène de foire et de frissons… On a rencontré que des gens normaux qui ressemblaient à nos parents et nos voisins. 
– He oui !!! 
– Au fait, pour votre voiture, ça fera 600 euros. En cash ou par carte ? 
– Ah quand-même !

Mais que deviennent ces patients fous dangereux – ou pas, lorsqu’ils quittent l’hôpital pour poursuivre leur trajet de réinsertion, souvent parsemé d’embûches ?

Interdiction de…

Lorsque la personne internée est libérée, elle l’est d’abord « à l’essai », soit dans une structure de soin, soit directement à son domicile ou à celui de ses parents.

A l’essai donc… Une garantie de sécurité (qui passe parfois par une garantie de soin) tant pour la société que pour la personne elle-même. Cet essai se traduit par toute une série de conditions à respecter. Ces conditions sont, pour la plupart, relativement classiques et se déclinent entre des obligations à respecter et des interdits à ne pas franchir.

Il y a LA condition « logique », celle à laquelle tout citoyen belge, interné ou pas, est sensé répondre : ne pas commettre de nouvelles infractions. Jusque-là, rien d’étonnant.
Ensuite, certaines conditions sont parfois vécues comme encombrantes, voire franchement contraignantes. Et pour certaines personnalités parano, carrément persécutrices.

Obligation de résider à la Clinique de la Forêt de Soignes. 
Obligation de se soumettre au suivi psychiatrique du Dr Schepens.
Obligation de suivre la guidance assurée par la maison de justice.
Interdiction de consommer de l’alcool ou des stupéfiants, voire même de fréquenter les milieux où la consommation est présente, c’est à dire … partout. 
Interdiction de fréquenter d’anciens détenus alors même qu’ils résident parfois dans des lieux de soins réservés aux personnes internées libérées à l’essai… No comment.

Une liberté certes, mais à l’essai, car il s’agit de faire ses preuves, d’être un citoyen modèle, malade, mais irréprochable.

« … Il aurait fallu être plus-que-parfait
Pour ne pas fauter.
Mais suis-je imparfait ?
Alors, mon avenir a-t-il un futur ?
La seule chose que je sache dans ce présent,
Fait de modes et de temps,
C’est que je dois en inventer un nouveau,
Car mon avenir, ma conjugaison de l’espoir,
Est un futur conditionnel » [
1]

« Au secours remettez-moi en prison ! »

La LIBERTE, valeur fondamentale de notre société, est le Saint Graal, le but ultime de l’interminable parcours d’internement. Il s’agit d’une quête, parfois longue et tumultueuse.

Après trois années consécutives de libération à l’essai, l’interné sera d’office convoqué devant le juge pour statuer sur une libération définitive, soit son essai est probant, il va mieux, semble stabilisé et dans ce cas, la libération définitive lui sera accordée. Soit, ce n’est pas le cas, et il devra essayer encore pour une durée de maximum deux ans, renouvelable (et ça, évidemment, on ne sait pas combien de fois).

La majorité des personnes internées avec qui on travaille nous parle de la liberté comme un but en soi, une destination finale. Enfin libre… Cependant, et parfois à notre grande surprise, une fois la libération obtenue, la personne perd pied, s’inquiète, s’angoisse.

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Il y a quelques décennies déjà, Buk [2] a été interné pour incendie volontaire de son matelas. Il avait prévenu la police et il n’y a eu aucun blessé mais bon, jugé fou et dangereux, il a été interné. Son parcours mériterait à lui seul tout un livre, une tragédie, un drame, mais là n’est pas le propos. Interné donc pour 33 ans. Lors de sa fin d’hospitalisation, en grands humanistes que nous sommes, nous avons contacté un avocat pour entamer des démarches de libération définitive (sous l’ancienne loi c’était encore possible). Il l’a obtenu et sur le moment-même… nous en a voulu à mort. Probablement que dans toute sa vie de placement, de transfert, d’hospitalisation et d’enfermement, cette mesure d’internement, qui nous paraît à nous insupportable, avait quelque chose de rassurant, mince support dans un parcours de ruptures et d’errance. La libération définitive a probablement été pour lui un ultime abandon. Aujourd’hui, Buk est décédé… en homme libre.

Chinasky, patient interné pour des faits d’attentat à la pudeur, n’a aucune conscience de l’intime. C’est fragile, maladroit et souvent très inadéquat. Libéré à l’essai et malgré quelques petits déboires, il sera finalement libéré définitivement. Assez défensif et méfiant, il a pourtant insisté pour garder la même prise en charge qui lui était précédemment imposée par ses conditions. Libéré mais contenu… 
Paradoxe tragique, les équipes et les structures qui s’inscrivent dans le Trajet de Soins Internés, sont mandatés jusqu’à la libération définitive. Autrement dit, une fois libéré définitivement, l’interné (qui ne l’est plus) est prié de dire au revoir aux équipes qui l’ont accompagné depuis parfois de longues années. Il s’agit de lâcher ses repères dans un moment clef. Ne cherchez pas la logique, c’est un truc de fous.

Condamné à la folie ...

Etre libéré du carcan judiciaire de l’internement ne signifie aucunement être libéré de la maladie. Au quotidien, cette distinction est source de désaccord, de conflit et d’incompréhension.

Sous cette mesure, le fou est contraint de se soigner, même s’il ne se sent pas malade (ce qui globalement est propre à la psychose). Ils sont donc majoritairement dans l’idée qu’une fois l’obligation de soin levée, ils n’auront plus besoin de prendre leur traitement.

Cette certitude est au cœur de nombreuses prises en charge à la clinique, et a pour effet d’activer un compte à rebours. TIC TAC TIC TAC, 3 ans, c’est la durée minimum du délai d’épreuve durant lequel il est essentiel d’aider ces irresponsables à conscientiser leur état de santé mentale pour devenir responsable de leur traitement. Bref, utiliser la contrainte pour soigner. Car une fois libéré définitivement, il reste la PERPÉTUITÉ PSYCHIATRIQUE.

Jusqu’où sommes-nous responsables de ces irresponsables ?

La question de la responsabilité médicale en matière d’internement suscite de nombreux fantasmes négatifs dans l’esprit de pas mal de soignants. Craignant porter sur leurs épaules une responsabilité exorbitante, beaucoup refusent jusqu’à l’idée de prendre ces patients en charge. En conséquence de quoi de (trop) nombreuses portes se ferment devant eux, parfois violemment. Avec pour effet de ralentir considérablement le trajet de soins et de limiter drastiquement les perspectives de réinsertion, condamnant ainsi ces personnes à survivre en marge de la société. Triple peine pour ces gens que la société a décidé de ne pas juger mais de surveiller, punir et soigner tout en protégeant la société.

Première peine, celle liée à ce qu’ils ont fait, à l’acte commis.
Deuxième peine, celle liée à ce qu’ils sont (ou du moins déclarés être), des malades mentaux. 
Troisième peine, celle liée au refus d’aide et à l’absence de mains tendues, soit celle qui les empêche de DEVENIR.

Et pourtant… la responsabilité s’inscrit naturellement au cœur de la pratique médicale et psychiatrique.

Dans le cas de l’internement, celle-ci est, heureusement partagée entre divers intervenants : assistants de justice, Chambres de Protection Sociale, Avocats, procureurs, juges d’instruction et psychiatres. Cette responsabilité partagée n’est toutefois en rien diluée. Elle implique un engagement et, Lapalisse ne l’aurait pas mieux écrit… un sens de la responsabilité.

Cette responsabilité, notre responsabilité ne peut se penser qu’en lien avec le mandat médical qui est le nôtre ; mandat s’inscrivant évidemment dans le cadre juridique de l’internement, mais résolument centré sur LE SOIN.

Le psychiatre n’est en rien « flic-iatre » mais intervenant parmi les autres et avec ce mandat d’être garant du soin et, par-là, d’être le porteur et le garant du projet thérapeutique du patient.

Au passage, notons que cette responsabilité médicale porte en elle ce qui pourrait passer pour un paradoxe : il en va de la responsabilité du psychiatre de ne pas se substituer à la responsabilité du patient (pourtant jugé irresponsable, paradoxe dans le paradoxe) mais, à travers le projet thérapeutique, de plutôt permettre au patient de redevenir sujet de plein droit en redevenant responsable de sa propre vie. 
La responsabilité du psychiatre est peut-être de faire prendre conscience à son patient que sa santé, et plus largement sa vie, est trop importante que pour la confier à un tiers, surtout si ce tiers revêt les habits noirs de la justice.

Pierre Schepens, psychiatre et Virginie De Baeremaeker, psychologue, à la Clinique de la Forêt de Soignes juin 2018

Illustration : Charlotte De Saedeleer

Quelques explications sur la libération définitive

La libération définitive peut être accordée après 3 ans de délai d’épreuve (qui débute au jugement de la dernière libération à l’essai) ET à condition que l’état mental soit suffisamment stabilisé, c’est-à-dire qu’il n’y ait plus de crainte raisonnable de commettre de nouvelles infractions graves.

Si ces conditions sont remplies (et suite à une ultime audience devant la Chambre de Protection Sociale), l’interné libéré à l’essai se voit libéré définitivement, dans le cas contraire, la libération à l’essai peut être prolongée de maximum 2 ans, renouvelables.

Notes

[1] Extraits choisis d’un texte fort écrit par détenu anonyme à l’attention d’Alessandra d’Angelo, auteure de « Case Prison. Un jeu d’échecs », Academia-l’Harmattan (novembre 2016).

[2] Les prénoms, pour des raisons évidentes de confidentialité, ont été anonymisés en un discret hommage au grand Charles Bukowski.